Rémi Branco : « Je propose un pass navigo rural à 50€ par mois »

Partager
Remi-BRANCO
Partager

Pour répondre à la hausse des prix des carburants, Rémi Branco, vice-président du conseil départemental du Lot, défend la création d’un « Pass Navigo rural » à 50 euros par mois pour rendre les déplacements du quotidien plus abordables. Entretien. 

Le gasoil avoisine depuis maintenant plusieurs semaines les 2,40€ par litre. Quelles conséquences notez-vous sur les habitudes de déplacement des Français dans les zones rurales ?

C’est simple : c’est la galère pour tout le monde ou presque. Depuis six mois, la vie de millions de Français a progressivement basculé. Ce sont d’abord des tournois sportifs au printemps qui ont vu des équipes venues de loin annuler leur participation au dernier moment.

Au tournant de l’été, les conséquences se sont aggravées :  des personnes ont dû reporter ou carrément renoncer à des soins, en particulier pour consulter des spécialistes en métropole. Prenons l’exemple d’un habitant de Puy-l’Evêque dans le Lot qui doit se rendre à l’Oncopole de Toulouse. Quand l’aller-retour péage compris lui coûte 60€, peut-on encore parler d’égalité d’accès à la santé dans notre pays ?

Cet été, les renoncements ont directement concerné les vacances, ce moment de répit et de détente attendu depuis des mois par des millions de travailleurs pour souffler et profiter de moments privilégiés en famille ou entre amis. On est partis moins loin et/ou on a moins consommé sur place.

La relation au travail s’est à son tour fortement dégradée. Avant même l’explosion des prix des carburants de la rentrée, nous avons observé avec Jérôme Fourquet (IFOP) que 3 travailleurs modestes sur 4 utilisant la voiture considéraient déjà que cela devenait trop cher d’aller travailler. Ce sont des offres d’emplois qu’on refuse, des chantiers auxquels des artisans ne répondent plus, des patients un peu éloignés que des infirmières libérales ne peuvent plus aller voir aussi souvent.

Enfin et surtout, l’isolement et la solitude progressent très dangereusement. Cela vaut à la fois pour des jeunes qui ne peuvent plus se retrouver entre eux quand ils vivent dans des villages espacés, mais aussi et surtout pour des personnes âgées, précaires et isolées auxquels la famille et les amis ne rendent plus visite. Ces personnes là ont parfois l’impression de revivre la période du covid. Pour leurs proches, c’est un crève-cœur, parfois une honte. On touche à ce qu’il y a de plus intimes dans une vie.

 

Vous pointez un rétrécissement de la vie des Français. Que préconisez-vous pour rendre ces déplacements plus abordables ?

Nous avions observé dès le mois de juillet que 2 Français sur 3 dépendants de leur automobile estimaient que leur vie avait rétréci. Hélas, cette proportion a dû encore augmenter depuis. Il y a deux types de déplacements sur lesquels travailler. D’abord les déplacements longs pour atteindre les métropoles. De ce point de vue, la Région Occitanie par exemple propose une offre de déplacements en trains et cars à des prix très accessibles, mais d’une part ce n’est pas le cas partout en France, et d’autre part, il faut pouvoir rejoindre une gare ou un arrêt de car ce qui est souvent impossible sans recours à la voiture.

C’est là que les collectivités locales peuvent prendre le relais en développant des solutions très concrètes : des navettes pour rejoindre les gares, des aides au covoiturage et des aires dédiées ou encore des voitures électriques en autopartage mises à disposition des habitants pour quelques heures ou une journée. C’est une façon de permettre à des familles de se passer d’une deuxième voiture, ou à des personnes qui n’en possèdent pas de retrouver la possibilité de se déplacer. Il faut impérativement organiser ce fameux premier ou dernier kilomètre qui, dans nos territoires ruraux, en représente parfois dix ou quinze !

Ensuite, il y a tous les déplacements du quotidien : aller travailler, conduire ses enfants à l’école, faire ses courses, consulter un médecin ou rendre visite à ses proches. Ce qu’on appelle le « cabotage ». Pour ceux-là, il faut regarder la réalité en face : dans une grande partie de nos campagnes, il n’existe pas d’alternative crédible à la voiture individuelle. On ne fera pas circuler des bus à la demande toutes les heures dans chaque village de France. C’est pourquoi je propose un pass navigo rural à 50€ par mois.

Aujourd’hui la liberté ou non de se déplacer représente un motif d’injustice de plus en plus grand entre les Français selon leur lieu de vie.
Rémi Branco, vice-président du conseil départemental du Lot

Une voiture à 50€ par mois est-ce vraiment possible ?

C’est d’abord légitime pour des habitants des campagnes de pouvoir se déplacer à un prix décent, comparable au prix des déplacements dans une métropole. Il s’agit d’un principe d’égalité. Aujourd’hui la liberté ou non de se déplacer représente un motif d’injustice de plus en plus grand entre les Français selon leur lieu de vie. Si j’ai repris l’expression d’origine urbaine de «  Pass navigo rural » c’est pour que chacun comprenne la nécessité de rétablir une forme d’égalité en proposant un mode de déplacement rural dont le coût pourrait être équivalent à celui du pass navigo d’un francilien, autour de 50€ par mois.

Est-ce possible ? Il y a quelques années, je vous aurais répondu non. L’autonomie des véhicules était insuffisante pour des ruraux, les prix inaccessibles et la capacité de production européenne bien trop faible. Aujourd’hui toutes les planètes sont alignées.

Reste évidemment la question du financement. En extrapolant le coût du leasing social actuel, qui concerne 50 000 véhicules, à un million de voitures, on arrive à un ordre de grandeur proche de 10 milliards d’euros. Mais ce n’est pas un chiffrage définitif : avec un tel volume, nous pourrions négocier des conditions plus avantageuses auprès des constructeurs et des organismes de financement. Nous devons aussi mobiliser les certificats d’économies d’énergie, sans que cela se traduise par une hausse supplémentaire du prix à la pompe, ainsi que le produit d’une taxation des bénéfices exceptionnels réalisés par les grandes entreprises en période de crise, telle que l’ont proposée Boris Vallaud et Philippe Brun dès le mois de mai dernier.

Enfin, les collectivités territoriales particulièrement volontaristes comme la région Occitanie qui se sont fortement engagées sur l’accès à l’électrique pourrait abonder ce dispositif pour le rendre plus attractif encore pour les travailleurs les plus modestes en particulier.