Le politiste franco-israélien Denis Charbit analyse pour La République en Commun les enjeux des élections législatives prévues le 27 octobre en Israël. Décisives à plus d’un titre.
Dans quel état se trouve la société israëlienne ?
C’est une société relativement politisée. La campagne électorale a changé de forme si je les compare aux précédentes. Il n’y a plus, comme autrefois, de grands meetings et de larges rassemblements. On est plutôt sur des réunions d’appartement avec un leader qui vient expliquer le programme de son parti. Comme partout ailleurs, l’impact des réseaux sociaux est considérable. C’est là que la campagne se déploie aujourd’hui, bien plus que dans les rues ou les centres commerciaux où l’on distribue des tracts. On pouvait s’attendre à des incidents, eu égard à la polarisation, mais le climat est plutôt à la tolérance, comparé aux réseaux sociaux où on se défoule.
En vérité, les citoyens se révèlent beaucoup plus tolérants et paisibles que les politiques. D’autant que la situation économique et sociale est singulière : le remboursement de la dette est la première ligne du budget de l’Etat et, donc, sous contrôle, d’où l’évaluation positive délivrée par les agences de notation. Les industries militaires ont exporté des équipements d’une valeur de près de 20 milliards de dollars. En revanche, la situation micro-économique s’avère plus dégradée avec un pouvoir d’achat en baisse, le cours du shekel supérieur à l’euro et au dollar. Le problème du logement est crucial avec un prix du mètre carré beaucoup plus élevé qu’à Paris.
Etes-vous d’accord quand on évoque des « élections de la dernière chance » ?
Oui. On s’attend à un taux de participation plus fort que d’habitude. La question palestinienne n’entraîne plus autant de divisions qu’au moment des accords d’Oslo. Mais dans toutes les têtes, on discerne un affrontement entre deux visions de l’avenir du pays. Nous avons d’un côté les partisans de Netanyahou, nationalistes et traditionalistes religieux, repliés sur eux-mêmes, méfiants sur tout ce qui vient de l’extérieur. Et de l’autre, les adeptes d’un Israël beaucoup plus laïque et libéral sur le plan politique, tournés vers le monde. Le clivage est plus sociétal qu’idéologique. S’il n’y a pas d’alternance, un nombre significatif d’Israéliens envisageront de quitter le pays tant ils ne se reconnaissent plus dans ce que fait le gouvernement en leur nom.
On est donc bien dans le cadre d’un référendum pour ou contre Netanyahou ?
Absolument ! Le système ne prévoit qu’un seul tour, à la proportionnelle, pour élire les 120 députés à la Knesset. Il est impossible pour un parti d’obtenir une majorité de sièges, ce qui rend la formation d’une coalition inévitable. Mais il est beaucoup plus difficile aujourd’hui d’y parvenir car les partis de gouvernement plafonnent à 20-25 sièges alors qu’ils étaient à 35 ou 40 il y a quelques décennies avec de grandes forces politiques comme le Likoud et les Travaillistes. Tout pronostic est difficile à faire, et les partis arabes détiennent, du fait de cette fragmentation, les clés d’une future coalition. Si Netanyahou est élu, il se sera maintenu au pouvoir près de vingt-cinq, un record, comme une monarchie élective.
Gadi Eisenkot apparaît comme le principal adversaire du premier ministre sortant…
C’est l’ancien chef d’état-major de l’armée. C’est un centriste qui puise son inspiration chez Rabin. Il met en avant l’intégrité morale et il est allié avec Yair Golan, leader des Démocrates, le nouveau mouvement issu des Travaillistes. Leur objectif est de reprendre la négociation avec l’Autorité palestinienne. Mais cette dernière est très affaiblie avec un Mahmoud Abbas âgé de 90 ans qui ne contrôle plus grand-chose. Netanyahou ne peut pas et ne veut pas incarner la paix avec les Palestiniens.
Denis Charbit est un politiste franco-israélien Il est spécialiste de l’histoire des idées, du sionisme, et de la vie politique en Israël. Il est professeur de sciences politiques au sein du département de sociologie, de science politique et de communication à l’Université ouverte d’Israël. Depuis 2022, il dirige le Centre d’études des relations entre juifs, chrétiens et musulmans. Ses analyses et prises de position publiques le rapprochent des idées du mouvement pacifiste israélien La Paix maintenant. Il intervient régulièrement dans les médias francophones pour décrypter l’actualité politique et géopolitique du Proche-Orient.