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Soignants d’Ukraine

Publié le 09 octobre 2026
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Par Vincent Bounes

Professeur de médecine, chef de service du SAMU 31, Vincent Bounes est également vice-président de la région Occitanie, en charge des questions de santé et de la lutte contre les déserts médicaux. Il revient d’un nouveau séjour en Ukraine, sur le front de cette terrible guerre. Voici son récit tendre et poignant.

La plaine immense du sud de l’Ukraine, avec sa terre si noire qu’elle en paraît irréelle, ses petits villages ventrus aux potagers lourds et fertiles, ses champs immenses, tournesol, maïs, chaumes de blés, ses routes défoncées et parfois noircies, reste de guerre, jamais trop loin dans ce pays, où on ne rêve jamais qu’à moitié, on ne vit qu’à temps suspendu, sans jamais comprendre tout à fait ce qui se passe. Oui, ce paysage est irréel.

C’est cette plaine qui m’accueille chaque fois, derrière la vitre d’un train ou d’une voiture, quand le jour se lève sur la steppe et que je comprends que j’y suis, de nouveau. Une terre qui ne ressemble à aucune autre, grasse, lourde, qu’on voudrait prendre à pleines mains, et dont on sait qu’elle est criblée aussi d’autres choses, de ferraille, d’éclats, de morts qu’on n’a pas encore relevés.

Qui suis-je pour venir ici ? Vincent Bounes, 51 ans, médecin, spécialiste de médecine de catastrophe et de médecine de guerre. Également professeur d’université et élu à la Région Occitanie. À Toulouse, je dirige le SAMU, je passe mes jours et mes nuits à organiser les secours, à former ceux qui les portent, à imaginer ce que nous ferions le jour où tout bascule. Ici, tout a basculé depuis longtemps.

Role 3 et drones

Mission de médecin d’abord, soignant, réanimateur. Mission dans le plus grand hôpital militaire du monde, à Dnipro, 100 km du front environ, ville coincée sous les bombes, le grand hub santé du centre de l’Ukraine, dans le jargon de la médecine de guerre cela s’appelle un rôle 3.

Un rôle 3, pour qui n’a jamais eu affaire à ce vocabulaire, c’est le bout de la chaîne. Le soldat blessé est d’abord secouru là où il tombe, un garrot, un pansement compressif, une évacuation sous le feu quand on le peut. Il passe par un poste de secours, puis par une antenne chirurgicale où l’on arrête ce qui saigne et où l’on vole quelques heures à la mort. Et puis il arrive ici, dans ces grands hôpitaux de l’arrière où l’on opère, où l’on réanime, où l’on répare ce qui peut encore l’être. L’arrière, à cent kilomètres du front. Les drones, eux, ne connaissent pas cette géographie, ils sont partout.

Mais également, parce qu’on ne se refait pas, je viens donner des cours, et donner mon avis sur leur organisation. C’est la huitième fois que je viens en Ukraine depuis le début du conflit, les missions à Dnipro sont mes préférées, parce que près du front, parce que je m’y sens utile, apprécié, attendu. En fait, ils fonctionnent sans nous évidemment, la principale mission pour moi, c’est avant tout de leur envoyer un message, un signal. Oui, nous sommes là, avec vous, près du front, partageant votre pain et votre travail, des confrères, des médecins, des humains, simplement.

Sur le papier, tout cela s’appelle un programme de coopération hospitalière franco-ukrainienne, porté par Expertise France. Des conventions, des ordres de mission, des billets d’avion, des tableaux. Au bout des tableaux, il y a des hommes et des femmes qui nous attendent, qui nous serrent la main longtemps, plus longtemps qu’il ne faudrait, et qui nous disent merci d’être venus alors que c’est nous qui devrions leur dire merci de nous recevoir.

Livres de chevet

Pas seul : des collègues m’accompagnent, dont un chirurgien de Toulouse. Un homme bienveillant, passionné, pudique, un incroyable chirurgien, et un ami je pense. Nous parlons peu, nous y sommes déjà allés ensemble, oui, le trajet est long, progressif, comme un sas, une série de paliers, comme une immersion progressive dans quelque chose qui nous dépasse, la vie autrement, la mort aussi.

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© Vincent Bounes

Dans mon sac, deux livres, qui ne se ressemblent pas et qui pourtant se répondent. Mes lectures sur le trajet se sont partagées entre Michel Strogoff et les écrits du grand poète Taras Chevtchenko, dont je ne comprends que trop peu les textes mais dont la beauté m’ensorcelle. Strogoff, le courrier du tsar, qui traverse la Sibérie à bride abattue pour porter une lettre jusqu’à Irkoutsk, à travers les fleuves, les incendies et les hordes, et qui manque d’y laisser les yeux. Chevtchenko, le serf devenu poète, le barde d’un peuple qu’on a voulu faire taire et qui n’a jamais cessé de chanter. Je bute sur ses vers comme un écolier, je les répète à voix basse, je m’accroche à quelques mots que je reconnais au passage, степ, la steppe, Вкраїна, l’Ukraine, et la musique fait le reste.

Як умру, то поховайте
Мене на могилі,
Серед степу широкого,
На Вкраїні милій.

Quand je mourrai, enterrez-moi sur un tertre, au milieu de la vaste steppe, dans ma chère Ukraine.

Entre le courrier du tsar et le poète des serfs, je me surprends à sourire. Moi aussi, à ma toute petite mesure, je porte un message.

L’avion d’abord, jusqu’en Pologne, Toulouse qui s’éloigne sous l’aile, les Pyrénées au loin, et déjà cette exaltation qui monte au creux du ventre que je connais bien et que je n’ai jamais réussi à apprivoiser. Puis la route. Nous parlons peu, nous somnolons, je regarde défiler le paysage, nous échangeons trois phrases en trois heures, et ces trois phrases suffisent.

La frontière est je pense le moment le plus impressionnant, avant elle la Pologne, propre, rangée, pimpante, l’Europe, avec ses villages rutilants, ses immenses routes longilignes, ses champs rangés comme passés au peigne d’un géant. La frontière s’approche, nous doublons des centaines de camions, chargés de bric-à-brac, tout ce que l’Europe ne veut plus trop, tout ce dont on peut se passer, vieilles voitures, machines diverses, tout ce qui aura une seconde vie dans ce pays si ingénieux dans lequel je m’apprête à rentrer, et puis la frontière et son interminable attente, ses files de gens simples, ses douaniers au regard délavé, j’explique, dans le mauvais ukrainien que j’étudie depuis des années, je suis médecin, mon ami chirurgien, nous venons travailler dans ce pays, le douanier nous regarde, un pauvre sourire, un coup de tampon, ça y est, nous y sommes.

Train de nuit

Des heures, parfois, pour quelques centaines de mètres. Des femmes, des hommes jeunes ou âgés qui fument en silence, pas d’enfant, je n’en ai jamais vu. Personne ne se plaint. On attend. On a appris à attendre.

Et de suite, la guerre, carcasses rouillées de chars soviétiques, routes défoncées par les missiles parfois, maisons déshabitées et froides, et pourtant, quelque part, une immense chaleur, une clameur, ce pays vit tellement, il est tellement beau, plein, chaleureux. Oui. La mort et la vie se côtoient dans cet immense territoire dont je ne connais que la surface, que je perçois seulement un petit peu.

Puis vient le train de nuit, qui avale la plaine pendant que nous dormons, bercés par le cliquetis des rails et les arrêts dans des gares sans nom. On se réveille au petit matin, Kiev, éclatante, si belle sous la lumière dorée de l’aube. Une dernière voiture, encore un trajet interminable, et voilà Dnipro, ses grands boulevards, ses tours, ses églises aux bulbes dorés, et le fleuve, le Dniepr, large comme un bras de mer, qui coupe la ville en deux et qui coule là depuis bien avant toutes les guerres, indifférent, majestueux.

L’hôpital Metchnikov est une ville dans la ville. Des bâtiments de toutes les époques, des cours, des passages, des ambulances qui vont et viennent sans cesse, sirènes coupées, gyrophares allumés, des soldats en treillis devant les portes, appuyés sur des béquilles, des familles qui attendent sur des bancs, un sac de provisions sur les genoux. Je connais le chemin. Je crois que je pourrais le faire les yeux fermés.

Les Ukrainiens n’ont pas de petite misère, pas de souci, ils ont la guerre, l’invasion, la perte d’êtres chers, et c’est le peuple le plus joyeux que je connaisse. Une joie rentrée, grave et digne, mais ils savourent chaque jour comme une victoire, et c’est une merveilleuse leçon de vie.
Vincent Bounes

L’hôpital n’a pas tant changé que ça. La dernière fois que j’y étais, une aile avait été soufflée par un drone, elle est reconstruite, rutilante, mise à neuf, incroyable comme ce pays s’adapte, les locaux sont colorés, presque gais, et contrastent terriblement avec la partie dans laquelle je travaille, une réanimation décrépie, étriquée, dont on sent qu’elle n’était pas prévue pour accueillir autant de patients. Quatorze lits, il y a encore quelques années, et aujourd’hui jusqu’à 80 patients entassés jusqu’au fond des couloirs. Des chambres occupées par huit patients, jeunes pour la plupart, blessés de guerre, militaires comme civils, tous touchés dans leur chair, affreusement mutilés par des armes imaginées par des hommes. Comment des humains peuvent concevoir des outils pour mutiler leurs semblables ? Comment peut-on l’imaginer, le concevoir, au milieu de cette réanimation qui sent le sang, les blessures, les larmes ?

Huit lits dans une chambre qui n’en prévoyait que quelques-uns. Les respirateurs collés les uns aux autres, les pousse-seringues empilés, les tubulures qui s’entrecroisent, les poches de sang suspendues comme des lanternes. On se faufile de profil entre les lits. On enjambe des câbles. Et au milieu de ce dédale, des garçons de vingt ans, trente ans, une jambe en moins, deux parfois, un bras, un œil, le visage criblé, le ventre ouvert sous un pansement qu’on refera demain, et après-demain, et encore.

La vie quand même…

Et une odeur, un son, la réanimation, les blessés graves sentent quelque chose, indescriptible, une odeur douce et subtile, pas désagréable mais que je ne connais que trop bien, associée à la mort, la blessure, la guerre, un son continu en arrière-plan, que je n’entends guère, mais qui obsède, son des machines, faibles cris des humains, fragile moment d’existence, oui, le son mille fois répété et mille fois différent de toutes les réanimations du monde, je pense.

C’est là que je passe mes journées. La visite du matin, lit par lit, avec les réanimateurs ukrainiens, les dossiers qu’on ouvre ensemble, une courbe de température, un poumon qui ne veut pas se déplisser, un rein qui lâche, une infection que plus aucun antibiotique ne semble pouvoir contrôler. On discute, on compare, on cherche. Je leur dis comment nous ferions à Toulouse, ils me disent comment ils font ici, avec trois fois rien, et bien souvent c’est moi qui apprends. Mes amis chirurgiens filent au bloc, et je ne les revois que le soir, les traits tirés, le regard ailleurs, avec ce petit sourire qui veut dire que la journée a été bonne, ou qu’elle a été terrible, ou les deux finalement.

L’après-midi, parfois, une salle de cours, sans équipement, une dizaine de jeunes médecins qui prennent des notes, et je parle de médecine, de ventilation, d’hémodynamique, de tout ce que j’enseigne à Toulouse dans des salles bien chauffées, devant des étudiants qui n’ont jamais entendu un obus. Et chaque fois la même question me travaille, au milieu d’une phrase. Qu’est-ce que j’ai à leur apprendre, moi, à eux qui vivent ça tous les jours ? Un regard extérieur, peut-être. Une autre façon de ranger les choses. Ou simplement le fait d’être là, devant eux, venu de si loin, pour leur dire que ce qu’ils font compte, et que le monde le sait.

Et puis il y a les soignants. C’est pour eux, au fond, que j’écris ces lignes. C’est incroyable ce qu’ils et elles font, dans cet hôpital sous les bombes, délavé et délabré, avec ces centaines de patients mutilés, blessés dans leur âme et dans leur chair, sans matériel, sans médicaments, ils se débrouillent toujours et c’est incroyable. J’ai vu un brancardier qui n’avait plus de jambes, mais deux prothèses, et qui sifflait en poussant les lits, j’ai vu une infirmière chanter une chanson à un patient à qui on faisait un pansement sur son moignon de jambe, j’ai vu les internes rire à la dérobée, presque en se cachant, le chef de service à une visite telle qu’on les faisait dans ma jeunesse, 30 personnes derrière lui, notant ses ordres, des chirurgiens fatigués, des anesthésistes pleines d’empathie, j’ai vu la vie, tellement dure et belle…

« Ferions-nous mieux ? »

Et la visite du chef de service, c’est une procession. Trente blouses derrière lui, des carnets ouverts, des stylos qui courent, et lui qui avance de lit en lit, qui écoute, qui tranche, qui décide, comme on le faisait chez nous il y a trente ans, quand j’étais jeune étudiant et que je tremblais au fond du cortège. Je pense à mes collègues de Toulouse. Je pense à ce que nous ferions, nous, avec si peu. Je ne suis pas certain que nous ferions mieux. Je suis même certain que nous ne ferions pas mieux.

À chaque mission, il y a un visage qui reste, plus que les autres. J’aimerais parler de Pierre, Pierre, Pietr en ukrainien. Il n’a pas d’âge, peut-être la soixantaine, il est sec, ligneux, dur comme de la pierre justement, le regard clair et droit, il me parle, je me présente, médecin français, je lui explique pourquoi je suis là, il m’autorise à consulter son dossier, il est content de témoigner. Il est blessé à la jambe, à la main, criblé des petits éclats laissés par un drone qui explose, mais il est droit, sec, indestructible. Il me parle de la suite, il veut guérir, repartir au front, il s’en veut de laisser ses camarades, il est incroyable de dignité, de courage, je me sens tellement petit face à ce guerrier.

Le soir, nous sortons de l’hôpital un peu hagards, la tête pleine de bruits et de visages, et la ville nous attend. On imaginerait volontiers une ville terrée, grise, silencieuse, à cent kilomètres du front. La ville n’est pas en guerre justement, c’est là tout le paradoxe. Les gens se baladent, font des courses, rient, aiment et tout semble normal. Et puis, au détour d’une rue, un trou béant dans un immeuble, une maison effondrée, que les gens ne regardent pas, ou ne veulent pas regarder, parce qu’ils refusent de vivre dans la peur, de baisser les bras. Oui, la lassitude, l’habitude se ressentent partout, et puis la colère aussi, la hargne. Seuls les enfants jouent et crient leur insouciance, parce qu’un enfant, fût-il soumis à la guerre et à l’horreur, ne peut s’empêcher d’être un enfant, et c’est heureux quand même.

Tous les repas m’ont marqué, instant de partage, solidarité, accrochés avec nos traductrices, si jeunes et au regard si sombre. La jeunesse ne devrait pas être triste à ce point… Les repas avalés à la va-vite dans une salle de réunion, pour ne pas manquer l’opération suivante, le brancardage, le soin de l’après-midi, les repas conviviaux en soirée, parfois marqués par des évacuations forcées du restaurant parce que l’alerte aérienne sonne, mais toujours animés et joyeux, comme pour tenir l’obscurité au loin.

Le midi, c’est une assiette de sarrasin, du pain noir, un bol de soupe, un thé très chaud, dans une salle de réunion où traînent encore les tableaux de la réunion précédente, le soir, c’est autre chose. Des tables qui débordent, des toasts portés à la paix, à la France, à l’Ukraine, à ceux qui ne sont pas là, des rires qui couvrent tout. Et soudain nos téléphones vibrent, on se fait signe, sans affolement, et parfois l’on descend tous pour attendre en bas que ça passe, pour remonter finir le plat refroidi en riant de plus belle.

Les nuits, bardées des alarmes aériennes, réveil hagard, regard embrumé au fil « Signal » sécurisé, pour savoir ce qu’il en est, pouvons-nous rester au lit, devons-nous descendre dans l’abri ? Et puis l’attente, parfois, en sous-sol, que les missiles passent, au milieu des familles, enfants jouant, parents discutant à voix basse, et nous, épuisés, perclus, mais tellement ensemble, tellement vivants. Au loin, parfois, un grondement sourd, la défense antiaérienne qui travaille, ou pire, on ne sait pas, on ne saura que le matin. Puis la fin de l’alerte, on remonte, on se recouche tout habillés, et trois heures plus tard le réveil sonne. L’hôpital attend. Les blessés de la nuit sont arrivés.

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© Vincent Bounes

Et puis un matin, c’est fini. On boucle les sacs, on serre des mains, on embrasse des joues, on promet de revenir, et on sait qu’on reviendra. Une dernière fois le couloir, le brancardier qui siffle, l’odeur, le son. Je ne me retourne pas. Ce n’est pas de l’indifférence, c’est le contraire.

Le trajet est long à chaque fois, on le sait, mais il le faut, finalement. Cette monotonie, alternée de moyens de locomotion variés, avion, voiture, train, voiture, appelle à la méditation, à la réflexion. J’adore ce train de nuit, encore soviétique, avec ses cabines de première où on a de vrais draps, où le lit est fait, et où on peut demander à une hôtesse aussi âgée que le train du thé, vert ou noir, forcément fort et brûlant, avec des gâteaux trop sucrés qui appellent la nostalgie.

Larmes et rires

On emporte mille facettes de ce pays, de cette ville, de ces vies, on emporte un regard, une couleur, une odeur, qui ne nous lâcheront plus.

Je ne laisse rien, je n’oublie rien. Je me rappelle de tout, les larmes, les rires, les moments graves et les moments de joie, de doute, de vie. Rien ne m’abandonne quand je quitte l’Ukraine, le pays de ma grand-mère, née dans la banlieue de Kiev et que mon grand-père a porté sur son dos en 1945 pour la ramener jusqu’en France, après leur évasion d’un camp en Pologne. J’y pense à chaque frontière. Je crois qu’ils seraient contents.

Aline, ou Galina comme mon grand-père l’appelait. Une femme magnifique évidemment, yeux bleus, pommettes hautes, fierté des Slaves qui ont une histoire, sagesse d’un peuple qui n’a connu que l’invasion et la guerre, extravagance et générosité absolues, avec son accent tellement marqué, tellement beau, ses expressions françaises qu’elle n’a jamais vraiment comprises, et sa manière de cuisiner qui était à elle seule une déclaration d’amour, parce que dans ce pays l’amour se raconte avec du beurre et de la crème fraîche. Je la retrouve partout ici, dans le regard de ces femmes, fières et anxieuses, dans leur cuisine si généreuse et si extraordinaire, bortch, soupe de betterave incroyablement goûteuse, pierogis importés de Pologne, tchébourêks des Tatars de Crimée, khinkalis de Géorgie, et puis les petits beignets au gras de fromage, frits dans du beurre et servis avec de la crème fraîche et du beurre, les syrnikis, un incroyable délice. Oh oui, elle est partout mamie ici.

Évidemment mon histoire avec ce pays est forte, et j’aimerais que les autres Européens le comprennent, les Ukrainiens nous sont tellement proches, tellement, leur histoire, leur vie est une merveille, un équilibre, une vérité. J’essaie de ne pas oublier quand je travaille dans mon service, où si peu manque, où on m’explique qu’on est mal soignés, où on est pessimiste, défaitiste. Que dire après ce voyage, cette claque, que penser de nos petites misères, nos soucis, comme on dit. Les Ukrainiens n’ont pas de petite misère, pas de souci, ils ont la guerre, l’invasion, la perte d’êtres chers, et c’est le peuple le plus joyeux que je connaisse. Une joie rentrée, grave et digne, mais ils savourent chaque jour comme une victoire, et c’est une merveilleuse leçon de vie.

On n’est plus tout à fait le même et pourtant il faut rester le même, ne pas flancher, ne pas oublier surtout, ne pas oublier et témoigner.

Alors je témoigne. Pour Pietr et ses camarades. Pour nos traductrices au regard sombre. Pour l’infirmière qui chante et pour les internes qui rient en cachette. Pour les chirurgiens fatigués et les anesthésistes au grand cœur. Pour ce brancardier qui, ce matin encore, quelque part dans un couloir de Metchnikov, pousse un lit en sifflant sur ses jambes de métal. Pour eux tous. Pour les soignants d’Ukraine.

Vincent Bounes, Professeur de médecine, chef de service du SAMU 31

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