Les récents scrutins régionaux en Allemagne dessinent un paysage politique profondément bouleversé. Si les résultats diffèrent d’un Land à l’autre, une même dynamique inquiète : la progression spectaculaire de l’AfD, jusqu’à faire vaciller en Saxe-Anhalt le « mur coupe-feu » qui isolait jusqu’ici l’extrême droite des autres forces politiques. Une évolution qui dépasse désormais les frontières régionales et interroge l’avenir de l’Allemagne, de l’Europe et du couple franco-allemand.
Les élections régionales chez nos voisins sont toujours très riches d’enseignements. A commencer par le fait qu’elles ne se déroulent pas toutes à la même date contrairement au système électoral français.
Nous sommes donc toujours attentifs à ce qui se passe chez certains de nos voisins, notamment en Allemagne. Une série de scrutins étaient attendus pour cet automne. Saxe Anhalt le 7 septembre, le Mecklembourg Poméranie Orientale et Berlin le 20 septembre.
En dresser une analyse est complexe, tant ces trois Länder livrent des résultats différents, intéressants mais également inquiétants.
Le Mecklembourg-Poméranie Occidentale est un Land peu peuplé à dominante rurale qui est gouverné sans discontinuer par un.e président.e SPD depuis 1998 dont Manuela Schwesig (52 ans) depuis 2017. Les Linke y réalisent des scores importants, gouvernant certaines grandes villes (Rostock).
Moins charismatique qu’Ulrich Siegmund (36 ans) en Saxe-Anhalt, le candidat AfD tête de liste Leif-Erik Holm (56 ans), ancien animateur radio, s’appuie toutefois sur une expérience politique plus solide, membre de l’AfD depuis sa création en 2013 et député au Bundestag depuis 2017. Il arrive en tête avec 38,1 % des votes, devant le SPD (35,1%).
Le vote traduit un effondrement de la CDU, du FDP mais aussi un net recul du parti d’extrême gauche anti-immigration BSW affaibli par des dissensions internes. Le report des votes de la CDU vers l’AfD apparaît dans l’ensemble des études menées.
La gauche devrait toutefois s’allier et rester à la tête du Land.
A Berlin, le parti de gauche radicale Die Linke arrive en tête à Berlin (25,1%) après une campagne menée par la candidate Elif Eralp et inspirée de celle de Zohran Mamdani à New York : logement, soutien aux jeunes et promesse d’une ville plus abordable. Les Linke doublent leur score de 2021.
La CDU recule de 9 pts à 19,2 %. Le SPD arrive 5e (12 %) derrière les Linke, la CDU, l’AfD (15,8 %) et les Verts (14,3 %).
À la différence du Mecklembourg Poméranie Occidentale ou de la Saxe-Anhalt, les jeunes de Berlin ont voté à presque 50% pour les Linke et non pour l’AfD.
Aujourd’hui, Die Linke est devenu un parti de gouvernement régional, à la tête de grandes villes et concurrence ainsi le SPD et les Grünen, s’imposant au sein de la gauche tout en affaiblissant électoralement les formations avec lesquelles elle doit ensuite s’entendre.
Mais tous nos regards se tournent vers la Saxe Anhalt. L’AfD y arrive largement en tête frôlant de peu la majorité absolue en nombre de sièges.
L’AfD obtient 43.8% des voix et 39 sièges, la CDU 17.2% et 15 sièges, le SPD 9,3% et 8 sièges, Die Linke 8.6% et 8 sièges, Die Grünen 8.9% et 8 sièges et BSW de Sahra Wagenknecht 5,3% avec 5 sièges.
Le premier enseignement est que l’AfD incarne maintenant un vote de défiance mais aussi un vote d’adhésion. Depuis sa création en 2013, l’AfD assume des positions anti-européennes dures et fait l’objet d’une surveillance des services de renseignement compte tenu de sa proximité avec des mouvances néo-nazies ou groupes extrémistes parfois violents.
Si le vote AfD constitue en partie un vote de colère et de protestation, l’adhésion aux idées xénophobes, au discours identitaire dur, prorusse, est également réelle. Au-delà du contexte économique, plus difficile dans les Länder de l’Est qu’à l’Ouest, ce succès des idées d’extrême droite en ex-RDA favorise aujourd’hui la réception du discours de l’AfD chez les électeurs de l’Est de l’Allemagne.
Les causes de cette situation politique sont connues : Il y une crise économique, sociale, et on observe un fort ressentiment à la suite d’une réunification jugée déséquilibrée entre l’Est et l’Ouest, une nostalgie de la RDA (« Ostalgie ») et d’un pouvoir fort mais aussi un chômage qui reste supérieur (7,8 %) au niveau national (6,4 %) mais avec un taux en baisse, des salaires inférieurs de 25% aux salaires de l’Ouest et une démographie vieillissante malgré la présence de villes universitaires reconnues (Rostock, Greifswald…). Tous les ingrédients du fameux sentiment de déclassement.
Depuis le 6 octobre, la crise politique est devenue nationale
Au niveau régional, c’est un séisme. Le 6 octobre, le candidat d’extrême droite Tobias Rausch a été élu à la présidence du Parlement de Saxe-Anhalt. Le paysage parlementaire régional mais aussi national subit un terrible bouleversement.
Dès le premier tour, 48 députés (dont 39 élus de l’AFD) sur 82 ont voté pour Tobias Rausch, le candidat investi par l’AfD. Or, 29 élus ont voté contre et 5 se sont abstenus. Avant le vote, seul le parti de gauche prorusse BSW avait affiché un soutien de ses 5 élus. Il y a donc 4 voix de plus qu’escompté et des défections chez les élus les plus conservateurs du CDU.
L’enjeu est de taille : l’AfD a un boulevard pour l’élection du chef de l’exécutif régional qui se déroulera en décembre.
Si on parle en France de « Front républicain », on a coutume de parler outre-rhin de « mur coupe-feu » („Brandmauer“). L’image véhiculée est celle d’un mur étanche avec l’extrême droite tel un mur coupe-feu dans une habitation. Le résultat du 6 octobre n’ouvre pas qu’une simple brèche, mais traduit peut-être le début de la chute de ce mur.
Un coup dur pour le Chancelier Merz
Ces 3 votes ont été présentés comme un test pour l’avenir politique du gouvernement CDU-SPD et du Chancelier Merz, en particulier, fragilisé dès son élection et très critiqué. La sanction est nette en Mecklembourg Poméranie Occidentale où la CDU réalise son plus mauvais score depuis la création de la république fédérale.
Des voix s’élèvent aujourd’hui s’interrogeant sur la possibilité ou non d’entamer des discussions avec l’AfD, principe toujours exclu jusqu’à présent.
La coalition CDU-SPD peine à mettre en œuvre une politique, le maintien de Friedrich Merz à la tête du gouvernement est incertain : il est critiqué depuis le départ au sein de son propre parti. Il y a une paralysie politique et mécontentement des électeurs. Pour le moment, Friedrich Merz exclut toutefois toute démission.
Quelles conséquences en Europe et dans le monde ?
Les réactions des partis d’extrême droite en France ne sont pas unanimes. « Reconquête » salue une victoire historique (rappelons que Sarah Knafo, bras droit d’Eric Zemmour, siège dans le même groupe que l’AfD au Parlement européen). Le Rassemblement national semble embarrassé par cette situation qui voit une formation politique, sinon véritablement alliée mais au moins proche sur certaines questions (convergences d’idées sur la situation en Ukraine et les relations avec la Russie, proximité avec Viktor Orbàn …) arriver au pouvoir régional. Cette connivence est bien encombrante pour une formation politique qui souhaite poursuivre dans sa volonté de dédiabolisation.
Chez nos voisins transalpins, Giorgia Meloni semble vouloir garder une distance alors que Matteo Salvini (Lega) s’est montré très chaleureux.
Elon Musk, quant à lui, a publié un post laconique en allemand sur les réseaux sociaux « Gut gemacht » (soit « bon travail ou bien joué »).
Il n’en demeure pas moins que le résultat de cette élection interroge toute la classe politique. Déjà, certaines voix se font entendre en France combinant l’évolution politique dans l’est de l’Allemagne à une attention inquiète accrue vis à vis de la volonté affichée de notre voisin outre-rhin de consacrer un budget conséquent (100 Mds€) au réarmement en privilégiant l’achat de matériel américain.
Il faudra donc suivre l’évolution de la situation tout en conservant à l’esprit que seule une Europe forte sera garante de notre avenir et de notre sécurité.
Dans ce contexte, le dialogue dans le « couple franco-allemand » s’avère plus que jamais nécessaire pour que l’opinion publique, déjà suralimentée par les réseaux sociaux qui font des analyses sommaires voire simplistes, ne bascule pas de la surprise à la méfiance et qui sait, demain, de la méfiance à l’hostilité.
Dans ce monde où le droit international n’a presque plus cours, la diplomatie entre les deux Etats est d’une actualité brulante et, comme souvent en pareil cas, la diplomatie des territoires (collectivités locales, entreprises, associations…) fera œuvre utile.
L’équipe de La République en Commun