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BRAM 2026 : Face au fléau de la drogue, la République doit sortir de l’impuissance

Publié le 05 octobre 2026
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Les Rencontres de la Gauche ont accueilli le débat « Face au fléau de la drogue, comment prévenir, comment agir ? ». Une table ronde qui a permis d’envisager de nombreuses pistes de travail, grâce aux témoignages de plusieurs experts et acteurs de terrain : Yann Bisiou, maître de conférence de droit privé et sciences criminelles, spécialiste des stupéfiants ; Philippe Pujol, journaliste et essayiste, lauréat du prix Albert Londres pour sa série d’articles « Quartiers Shits » ; Reda Didi, acteur des politiques de prévention et de sécurité, et enseignant à l’université sur les questions de dialogue social ; Lamia El Aaraje, Première adjointe au Maire de Paris ; et Michaël Delafosse, Maire de Montpellier.

La drogue a changé. Ses usages se sont diversifiés, les réseaux se sont professionnalisés, la cocaïne est devenue accessible à des publics toujours plus nombreux, les drogues de synthèse touchent des consommateurs de plus en plus jeunes. Pourtant, depuis des décennies, notre réponse semble enfermée dans la même logique : toujours plus de répression, toujours plus de lois, sans parvenir à enrayer durablement les trafics.

Pendant ce temps, dans les quartiers populaires, ce sont les habitants qui paient le prix fort. Ceux qui veulent simplement vivre tranquillement, élever leurs enfants, travailler, aller à l’école ou rentrer chez eux sans subir les points de deal et les violences qui les accompagnent.

Face à cette réalité, il faut agir avec courage et lucidité. Mieux prévenir, mieux soigner, mieux protéger les jeunes et concentrer la répression sur ceux qui organisent et profitent réellement du trafic.

Un marché qui s’adapte plus vite que nos politiques publiques

Le trafic de stupéfiants n’est pas seulement l’affaire de quelques points de deal. C’est une économie organisée, capable de diversifier ses activités et de recruter toujours plus jeune.

Le cannabis demeure fortement présent dans les quartiers populaires. Mais la transformation la plus spectaculaire concerne la cocaïne. Son prix baisse sous l’effet d’une offre abondante et de la concurrence entre réseaux. Sa consommation ne se limite plus à quelques milieux : elle traverse les catégories sociales et professionnelles. Drogue de la fête pour certains, elle devient aussi une « drogue de la performance », utilisée pour tenir des rythmes de travail toujours plus intenses.

À cela s’ajoute l’expansion des drogues de synthèse et notamment du protoxyde d’azote chez les plus jeunes.

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© Crédit photo : Benjamin VODANT

Cette économie prospère parce qu’elle sait aussi s’insérer dans les failles de notre société. Dans certains quartiers, les trafiquants peuvent aider des familles dans leur quotidien, organiser des événements ou proposer aux adolescents des rémunérations sans commune mesure avec ce que leur offrent les petits emplois auxquels ils peuvent prétendre.

Mais derrière la promesse de l’argent facile se cache un engrenage. Des enfants de 12 à 15 ans peuvent être recrutés pour transporter ou vendre. Puis vient la dette, réelle ou fabriquée par les trafiquants, qui les enferme dans le réseau. La prétendue « carrière » dans la drogue se révèle finalement une impasse faite de dettes, de prison, de frais de justice et, trop souvent, de mort.

Notre première responsabilité doit être de protéger ces enfants avant qu’ils ne soient happés par cette économie.

La drogue aggrave les inégalités

Nous devons également sortir d’une hypocrisie : les conséquences du trafic ne sont pas également réparties dans la société.

On peut consommer de la cocaïne dans les quartiers les plus aisés sans jamais voir le point de deal, les intimidations, les règlements de comptes ou les familles vivant avec la peur que leur enfant soit recruté ou prenne une balle perdue.

Ce sont d’abord les habitants des quartiers populaires qui subissent cette violence au quotidien. Aux inégalités sociales criantes s’ajoutent une inégalité face à la tranquillité et à la sécurité. Le trafic prospère là où la République s’est effacée : quand les services publics reculent, quand les associations manquent de moyens, quand les éducateurs et les médiateurs sont trop peu nombreux, quand il n’y a plus de soignants, quand les perspectives d’emploi se réduisent.

La réponse ne peut donc pas être uniquement policière. Elle doit être sociale, éducative, sanitaire ET sécuritaire.

Protéger les «  vulnérables »

La première urgence est de remettre la prévention au cœur de notre politique. Cela suppose d’investir massivement dans la santé mentale et dans la prise en charge des addictions. Aujourd’hui, ni l’hôpital ni la médecine de ville ne disposent de moyens suffisants pour accompagner toutes celles et tous ceux qui en ont besoin. C’est important pour les consommateurs comme pour les jeunes qui sont embarqués par les dealers vers un avenir sombre.

Les dispositifs de prise en charge des consommateurs doivent être développés, sur le modèle des halles de soins addiction parisiennes. L’expérience de ces structures spécialisées montre l’intérêt d’aller vers les consommateurs, de réduire les risques et de reconstruire progressivement des parcours de soin. Nous devons développer ces lieux d’accueil et les étendre à tous les types de consommation. Et parce que la drogue s’attaque d’abord aux plus vulnérables, une prise en charge précoce et universelle doit permettre d’éviter les addictions, mais également la dérive de nos enfants.

Il faut aussi investir beaucoup plus fortement dans la prévention, la médiation et le tissu associatif dans les quartiers populaires. Un enfant ne doit jamais avoir comme seule perspective, à quelques mètres de chez lui, l’économie du trafic. Nous devons multiplier les activités, renforcer la présence des adultes, accompagner les familles et proposer de véritables perspectives de formation et d’emploi. Le CV de nos jeunes ne doit plus partir à la poubelle en raison de son prénom, de son nom de famille ou de son adresse. Chaque jeune, à diplôme équivalent, doit avoir les mêmes chances de réussite.

Nous pouvons également mieux articuler prévention et sécurité. Des expériences étrangères, notamment à Québec, associent policiers et travailleurs sociaux dans des unités de proximité. Cette pratique a inspiré Paris, et nous devons la déployer dans toutes nos métropoles. Cette approche permet à la fois de recréer de la confiance avec les habitants, de repérer les situations de vulnérabilité et d’intervenir avant que les jeunes ne basculent durablement dans les réseaux.

Enfin, nous devons mieux mesurer les résultats de ces politiques : combien d’enfants rescolarisés ? Combien de jeunes sortis des réseaux ? Comment évoluent les consommations ? La prévention doit disposer, elle aussi, d’objectifs et d’outils d’évaluation.

Protéger les victimes ne signifie évidemment pas renoncer à la répression. Mais il faut mieux choisir ceux que nous voulons combattre.

Trop de moyens policiers sont encore absorbés par la lutte contre les petites mains des réseaux. Les opérations «  Place nette » permettent l’interpeller de jeunes dealers qui déplacent momentanément un point de vente ; cela ne détruit pas l’organisation qui l’emploie. Quelques semaines plus tard, le trafic reprend. Notre priorité doit être de remonter les filières, identifier ceux qui les organisent, suivre l’argent et démanteler les circuits de blanchiment.

Cela nécessite de renforcer considérablement les moyens de l’investigation judiciaire, de la justice et des douanes. Les trafics internationaux prospèrent sur notre incapacité à contrôler suffisamment les marchandises qui entrent sur notre territoire. Il faut donc donner à ceux qui enquêtent les moyens humains et techniques de s’attaquer aux têtes de réseaux plutôt que de concentrer l’essentiel de l’effort sur leurs exécutants.

Nous devons aussi mieux coordonner l’ensemble des administrations capables de lutter contre l’économie souterraine. Une expérimentation a été menée, en mettant tous les acteurs autour de la table. C’était efficace. Mais le gouvernement a coupé court, renvoyant élus locaux, forces de l’ordre et magistrats à une situation d’échec insupportable.

Enfin, des commerces fleurissent dans les quartiers, et tout le monde sait très bien que ce sont des façades au blanchiment. Il est impératif de donner les moyens aux maires de refuser l’ouverture de tels lieux.

La République doit reprendre la maîtrise du terrain, mais aussi celle des flux financiers.

Ouvrir enfin un vrai débat sur la régulation

Depuis plus de cinquante ans, une centaine de textes de plus en plus répressifs se sont succédés sans avoir fait disparaître ni l’offre ni la demande. Pendant ce temps, le marché clandestin s’est développé, professionnalisé et mondialisé.

Nous devons donc pouvoir débattre de la régulation des drogues sans caricature ni tabou.

Dépénaliser simplement la consommation tout en laissant le commerce entre les mains des trafiquants ne réglerait pas le problème. Cela pourrait même conforter le marché clandestin.

Une autre voie mérite en revanche d’être discutée : celle d’une légalisation strictement encadrée, avec une distribution contrôlée par la puissance publique. Loin de l’image que nous avons des Pays-Bas, une telle maîtrise confiée à l’Etat, permettrait à la fois de reprendre une partie du marché aux trafiquants, de contrôler les produits distribués et d’accompagner systématiquement les consommateurs vers la prévention et le soin.

Ce choix constituerait un changement profond de paradigme. Il mérite donc un débat démocratique, documenté par les expériences étrangères et par leurs résultats sanitaires, sociaux et sécuritaires.

Car notre objectif ne doit jamais être de banaliser la drogue. Il doit être exactement inverse : réduire les consommations, protéger les plus vulnérables et tarir l’économie qui nourrit les réseaux criminels.

La drogue n’est pas seulement une question de sécurité. C’est une question d’égalité. Égalité devant la prévention et le soin. Égalité devant la sécurité. Égalité, enfin, entre les enfants de la République, qui doivent tous pouvoir grandir avec les mêmes perspectives, quel que soit leur quartier.

Face à ce défi, les postures des extrêmes ne suffisent plus. Ni le laisser-faire qui abandonne les plus vulnérables, ni la surenchère autoritaire qui promet toujours plus de répression sans s’attaquer aux racines du mal.

Notre réponse doit être celle de la République : protéger, prévenir, soigner et faire respecter l’ordre. Parce que la République est forte quand elle apporte de la considération aux plus vulnérables, de l’attention à chacun et de la fermeté face aux dérives et aux dangers. Les mêmes droits et la même sécurité est dû à tout les Français.

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