Témoignages

Romain Fargier : “Dans un environnement saturé d’informations, l’attention des citoyens devient plus difficile à capter”

Publié le 29 mai 2026
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À l’heure où les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle bouleversent profondément notre rapport à l’information, la démocratie fait face à de nouveaux défis : fragmentation du débat public, montée du soupçon, désinformation et transformation de la parole politique. Entre nouveaux usages numériques, crise de la confiance et rôle grandissant des algorithmes, Romain Fargier, enseignant et chercheur associé au CEPEL à l’université de Montpellier, revient sur les mutations de l’espace public et les enjeux démocratiques posés par l’ère de l’IA.

Les réseaux sociaux et l’IA représentent selon l’ARCOM 20 % des canaux d’information des 15 ans et plus. Comment analysez-vous ce phénomène et est-il exponentiel ?

Romain Fargier : Nous assistons à une transformation profonde de l’accès à l’information. Pendant longtemps, les journalistes occupaient une position centrale de gatekeepers, c’est-à-dire de « gardiens de l’information », chargés de sélectionner, hiérarchiser et vérifier les contenus avant leur diffusion. Aujourd’hui, cette fonction est de plus en plus assurée par les plateformes numériques, leurs algorithmes et désormais les systèmes d’intelligence artificielle.

Cette évolution s’explique par plusieurs facteurs. D’abord, les réseaux sociaux offrent un accès immédiat à l’information, souvent en temps réel. Ensuite, les outils d’intelligence artificielle permettent de rechercher, résumer et personnaliser les contenus de manière extrêmement rapide. Pour de nombreux citoyens, notamment les plus jeunes, ces plateformes deviennent ainsi une porte d’entrée privilégiée vers l’actualité.

Il faut toutefois rappeler que les réseaux sociaux, les algorithmes et les IA sont avant tout des acteurs économiques. Leur objectif principal n’est pas la qualité du débat démocratique mais la captation de l’attention afin de maximiser les revenus publicitaires ou l’utilisation de leurs services. Les contenus mis en avant ne sont donc pas nécessairement les plus exacts ou les plus utiles, mais souvent ceux qui génèrent le plus d’engagement.

Comme le souligne Michaël Lainé dans L’ère de la post-vérité, nous évoluons dans un environnement où les émotions, les croyances et les réactions immédiates circulent parfois plus rapidement que les faits vérifiés. Les systèmes algorithmiques tendent en outre à flatter certains biais cognitifs en proposant aux utilisateurs des contenus proches de leurs préférences, de leurs opinions ou de leurs émotions.

Tout indique que cette évolution va se poursuivre. L’intégration croissante de l’intelligence artificielle dans les moteurs de recherche, les assistants conversationnels, les plateformes vidéo et les réseaux sociaux devrait encore renforcer le rôle de ces technologies dans l’accès à l’information. Il serait toutefois excessif d’affirmer que cette croissance sera mécaniquement exponentielle. Ce qui est certain, en revanche, c’est que l’IA et les plateformes numériques occupent une place de plus en plus centrale dans la circulation de l’information.

Dans un environnement saturé d’informations, la visibilité devient parfois presque aussi importante que la légitimité institutionnelle.
Romain Fragier

Les citoyens s’informent beaucoup mais différemment. Cela fragilise-t-il la parole publique et spécifiquement celle des élus ?

Oui, dans une certaine mesure. Les élus évoluent aujourd’hui dans un espace public profondément transformé où ils ne contrôlent plus les canaux de diffusion de leur message.

Pendant longtemps, les médias traditionnels constituaient les principaux intermédiaires entre les responsables politiques et les citoyens. Désormais, les élus sont en concurrence avec une multitude d’acteurs : journalistes, influenceurs, créateurs de contenus, militants en ligne, personnalités médiatiques et désormais intelligences artificielles.

Cette multiplication des acteurs rend l’attention des citoyens plus difficile à capter. Dans un environnement saturé d’informations, la visibilité devient parfois presque aussi importante que la légitimité institutionnelle. Les responsables politiques sont alors incités à adapter leur communication aux contraintes des plateformes numériques : formats courts, réactions immédiates, personnalisation et recherche de viralité.

Le risque est que les logiques d’émotion, de spectacle ou de polémique prennent progressivement le pas sur l’argumentation et la délibération rationnelle. Cette évolution rejoint les inquiétudes formulées par le philosophe Jürgen Habermas concernant les conditions d’existence d’un espace public fondé sur l’échange argumenté.

Pour autant, il ne faut pas considérer que la parole publique disparaît. Les citoyens continuent de s’informer et de s’intéresser à la politique, mais selon des modalités différentes. Le défi pour les élus consiste désormais à exister dans un environnement où les nouveaux gatekeepers sont les plateformes numériques et leurs algorithmes plutôt que les seules rédactions journalistiques.

L’utilisateur est progressivement exposé à des contenus de plus en plus homogènes, parfois plus polarisés ou plus radicaux.
Romain Fragier

L’apparition de l’Intelligence Artificielle est massive. Influence-t-elle le vote des citoyens et si oui de quelle manière ? Quels sont les dangers pour la démocratie ?

À ce jour, les recherches scientifiques ne permettent pas d’affirmer que l’intelligence artificielle modifie directement et massivement le vote des citoyens. Les comportements électoraux restent influencés par de nombreux facteurs : socialisation politique, niveau d’éducation, contexte économique, appartenance sociale, trajectoires individuelles ou encore identification partisane.

En revanche, l’IA influence fortement l’environnement informationnel dans lequel les citoyens construisent leurs opinions. Les algorithmes et les systèmes d’intelligence artificielle personnalisent les contenus en fonction des préférences, des comportements et des interactions passées des utilisateurs.

Cette personnalisation peut conduire à ce que l’on appelle des rabbit holes ou « terriers de lapin ». L’utilisateur est progressivement exposé à des contenus de plus en plus homogènes, parfois plus polarisés ou plus radicaux. Il ne s’agit pas d’une manipulation mécanique mais d’une orientation progressive de l’attention qui peut renforcer les croyances préexistantes et les biais de confirmation.

Les dangers pour la démocratie sont multiples.

Le premier est la désinformation automatisée. Les outils d’intelligence artificielle permettent désormais de produire à grande échelle des faux contenus, des deepfakes, des images truquées ou des campagnes coordonnées de propagande.

Le deuxième risque est la fragmentation de l’espace public. Les citoyens sont de moins en moins exposés à une information commune et de plus en plus à des contenus personnalisés. Cette évolution peut rendre plus difficile l’existence d’un débat démocratique fondé sur des références partagées.

Le troisième risque concerne précisément les bulles algorithmiques. Afin de maintenir les utilisateurs sur les plateformes, les systèmes de recommandation peuvent privilégier les contenus qui suscitent le plus d’engagement. Cela peut renforcer les biais cognitifs et limiter l’exposition à des points de vue contradictoires.

Enfin, un enjeu majeur réside dans le transfert du rôle de gatekeeper. Ce ne sont plus principalement des journalistes ou des rédactions qui organisent l’accès à l’information mais des algorithmes privés dont les critères de sélection restent largement opaques et répondent avant tout à des objectifs économiques.

Le principal défi démocratique n’est donc pas que l’IA décide directement à la place des citoyens. Il réside dans le fait que les nouveaux gatekeepers de l’information sont désormais des plateformes et des algorithmes conçus pour maximiser l’attention. En favorisant parfois des logiques de rabbit hole, ces dispositifs peuvent renforcer les biais cognitifs, fragmenter l’espace public et rendre plus difficile la construction d’un débat démocratique fondé sur des faits communs.

 

Issu d’un parcours académique pluridisciplinaire et riche d’expériences variées dans les secteurs de la banque, du conseil, du management, de la communication, de l’enseignement supérieur et du numérique, Romain Fargier est actuellement enseignant et chercheur associé au CEPEL (Centre d’Etudes Politiques et Sociales) à l’université de Montpellier. Ses travaux portent sur l’évolution des comportements électoraux et la diversification des dispositifs de participation et de délibération. Il étudie la communication politique et l’influence des plateformes numériques sur les dynamiques électorales et le militantisme en ligne.

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