Les auditions sous tension de la commission parlementaire sur l’audiovisuel public rappellent une histoire longue, constante et mondiale. Bien avant d’exercer le pouvoir, l’extrême droite cherche déjà à affaiblir celles et ceux qui produisent l’information.
Il y a parfois, dans certaines séquences politiques, comme un parfum de déjà-vu. Les auditions de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public en ont offert une illustration saisissante. À mesure que défilaient les journalistes, animateurs et responsables entendus, le ton s’est durci, les accusations se sont faites plus frontales, jusqu’à transformer l’exercice en mise en cause globale de la légitimité médiatique. Plus qu’un débat sur le fonctionnement du service public, c’est une défiance profonde envers l’information elle-même qui s’est exprimée.
Rien de tout cela n’est véritablement inédit, car l’histoire bégaie souvent avec constance. En Italie, dans les années 1920, bien avant que le régime fasciste ne soit totalement consolidé, les journaux d’opposition sont pris pour cible, intimidés, parfois détruits par des groupes paramilitaires. En Allemagne, à la fin de la République de Weimar, la presse critique est violemment attaquée par les militants nazis, accusée de trahir la nation. Avant même la prise totale du pouvoir, le terrain est préparé, afin de discréditer ceux qui racontent les faits et d’installer l’idée que la vérité serait ailleurs.
Ce moment préalable est essentiel. Car il distingue précisément les épisodes contemporains de bien des exemples historiques plus connus. Là où les régimes autoritaires du XXe siècle ont, une fois installés, muselé la presse par la loi et la contrainte, la phase qui précède leur accession repose sur une autre méthode : miner la confiance, faire douter, instiller l’idée que les journalistes mentent, manipulent ou trahissent. Il s’agit donc là non pas encore de faire taire, mais de saper toute crédibilité.
On retrouve cette mécanique sous d’autres latitudes et à d’autres époques. Au Chili, avant même le coup d’État de 1973, une partie de la presse est violemment prise à partie dans le climat de polarisation extrême qui précède la chute de Salvador Allende. En Argentine, dans les années 1970, les discours accusant les médias d’être des ennemis intérieurs précèdent la mise au pas brutale opérée par la junte. Plus tôt encore, au Japon des années 1930, la montée du militarisme s’accompagne d’une pression croissante sur les rédactions, sommées de s’aligner sur un récit nationaliste, bien avant que le contrôle ne devienne total.
Partout, le même fil se dessine. La presse libre, parce qu’elle introduit de la nuance, du doute, de la contradiction, devient un obstacle pour des mouvements qui prétendent incarner une vérité simple et indiscutable. Dès lors, il ne s’agit pas seulement de critiquer les médias, ce qui relève du débat démocratique, mais de les délégitimer en bloc et de transformer le désaccord en suspicion généralisée.
Ce basculement n’est jamais anodin. Il modifie en profondeur le rapport au réel. Si toute information devient suspecte, si toute enquête est perçue comme orientée, alors plus rien ne vient véritablement contredire le récit proposé par ceux qui aspirent au pouvoir. Le terrain est prêt pour une forme de monopole symbolique. Il devient alors, non pas imposé par la force, du moins dans un premier temps, mais accepté par une partie de l’opinion.
C’est en cela que les séquences récentes prennent une résonance particulière. Elles ne relèvent pas d’un simple affrontement politique ou d’un désaccord sur l’organisation des médias publics, mais participent d’un moment plus large, celui où s’installe une méfiance organisée, méthodique, presque stratégique. Une étape en amont, souvent négligée, mais décisive.
L’histoire l’enseigne avec constance. Avant de contrôler les médias, il faut commencer par les affaiblir. Avant de les faire taire, il faut convaincre qu’ils ne disent rien de vrai. Et cette bataille-là, discrète en apparence, est peut-être la plus déterminante de toutes.
L’équipe de La République en Commun