La tragédie avait bouleversé nos cœurs et continue de nous tourmenter. Le 16 octobre 2020, Samuel Paty professeur d’histoire-géographie au collège de Conflans-Sainte-Honorine, dans la région parisienne, était assassiné par un jeune islamiste radicalisé.
Sa « faute » ? Avoir proposé à ses élèves un cours sur la liberté d’expression en partant des caricatures de Mahomet de Charlie Hebdo. Une leçon pleine de nuances qui s’appuyait sur le programme officiel de l’Education Nationale.
Malgré ses précautions pour ne pas choquer les élèves et après avoir invité celles et ceux qui le souhaitaient à s’absenter, Samuel Paty sera la victime d’une terrible machination jusqu’à sa décapitation en pleine rue en sortant du collège, le jour des vacances de la Toussaint.
Cette affaire nous a durablement marqués… Il faut aller voir le film « L’Abandon » qui retrace, avec rigueur et beaucoup de recul, les derniers jours de Monsieur Paty.
Le récit est factuel. J’ai été frappée par la sobriété de la mise en scène la qualité des comédiens. On aurait pu craindre que sur un tel drame, la fiction et l’émotion ne l’emportent sur le récit, l’enchaînement quasi diabolique des faits.
J’ai revécu cette descente aux enfers en retenant mon souffle. J’ai essayé de comprendre les ressorts de cette haine grandissante, attisée par la rumeur qui se répand comme une traînée de poudre et conduit au pire. Nous sommes au cœur d’une dérive paranoïaque collective, d’un emballement non maîtrisé alimenté par les réseaux sociaux. La passion dévore la raison et la vérité s’éloigne à mesure que le complot prend corps pour retirer Samuel Paty de la terre des hommes libres…
Les ressorts de cet engrenage sont étudiés avec minutie par les auteurs. J’ai aimé la pudeur du récit, la sensibilité des personnages.
J’ai été frappée, comme l’ensemble des spectateurs, par la dignité de la mise en scène de Vincent Garenq. Le film est à la lisière du documentaire tant la dynamique des faits y est respectée.
Antoine Reinartz campe avec justesse le professeur d’histoire mesuré et profondément attaché à ses élèves. Les rapports humains, les renoncements successifs sont étudiés sans emphase.
J’ai revécu cette campagne de haine avec effroi. Avec le recul, le sacrifice de Samuel Paty nous conduit à nous incliner devant sa mémoire. Je veux aussi avoir une pensée pour Dominique Bernard victime, le 13 octobre 2023, à Arras d’un attentat terroriste. Ce professeur de français a été tué pour ce qu’il représentait. Comme Samuel Paty.
Leur combat nous oblige. Il m’oblige.
Le combat pour les valeurs républicaines, la liberté d’expression est plus que jamais d’actualité. Il est même à la source de mon engagement politique et citoyen. Je sais qu’il rassemble au-delà de nos croyances ou de nos doutes.
Je n’ai pas vu dans l’Abandon le raccourci que certains tentent, avec maladresse et gêne, de construire pour tenter d’expliquer ce qui s’avère pourtant évident.
Quand on est de gauche et universaliste comme moi quand on croit que la laïcité est émancipatrice et non pas liberticide, alors on s’incline devant la mémoire du professeur Paty.
Il faut aller voir ce film pour ne pas oublier. Il faut aller voir ce film pour se souvenir et témoigner. Dans l’idée de comprendre et de transmettre.
Car Raconter c’est bien empêcher que la mort ait le dernier mot.
Carole Delga