Mes chers amis,
Je refuse le renoncement.
Comme s’il fallait s’habituer aux fermetures d’usines, aux licenciements massifs, à la disparition des savoir-faire, à l’effacement progressif de nos territoires productifs. Comme si la mondialisation imposait sa loi et condamnait les responsables politiques à l’impuissance.
Je crois que l’une des grandes erreurs de notre époque a été de considérer l’économie comme une force naturelle sur laquelle la politique n’aurait plus de prise, que les délocalisations ou l’effacement progressif de nos capacités industrielles relevaient d’un phénomène inévitable, que la main invisible était une main toute-puissante.
Pourtant, l’histoire démontre exactement l’inverse.
Lorsque les pouvoirs publics ont décidé de soutenir le nucléaire civil dans les années 1970, la France a construit une filière d’excellence mondiale. Lorsque l’État a accompagné la naissance d’Airbus, beaucoup jugeaient le projet irréaliste face à la domination américaine. Aujourd’hui, cette ambition fait vivre des centaines de milliers de personnes et a donné à l’Europe un avantage considérable sur les Etats-Unis. Le Concorde, le TGV ou encore Ariane, n’ont pas été produits par le hasard du marché. Ils sont nés d’une vision, d’investissements publics et d’une ambition assumée. Chaque grande conquête industrielle française est issue d’une volonté collective.
À l’inverse, combien de drames industriels auraient pu être évités ? Florange, Whirlpool, GM&S ou encore tant d’usines sacrifiées au nom de logiques financières de court terme ont laissé derrière elles des femmes, des hommes, des familles et territoires blessés durablement.
Je mesure chaque jour cette souffrance dans les bassins industriels touchés par les restructurations. Le sentiment d’abandon nourrit alors toutes les fractures démocratiques. Derrière les statistiques, il y a des ouvriers qui doutent, des jeunes qui s’interrogent sur leur avenir, des élus locaux qui se battent pour maintenir une activité.
Le volontarisme politique peut changer le cours des choses.
À Decazeville, après la fermeture de la SAM, fin 2021, j’ai entendu ceux qui expliquaient qu’il fallait « passer à autre chose » et « tourner la page ». Mais comment demander à un territoire ouvrier de renoncer à produire ? Comment accepter que des compétences, des machines et des salariés soient simplement effacés ?
Nous avons choisi d’agir. En rachetant le site, en investissant, en recherchant de nouveaux partenaires industriels, la Région a refusé la logique d’abandon. J’y étais cette semaine : de nouvelles activités émergent autour des technologies connectées et des infrastructures énergétiques, des entreprises s’implantent, des emplois reviennent et une perspective renaît.
La situation de Fibre Excellence, à Saint-Gaudens, nous place aujourd’hui devant la même responsabilité. Là encore, des emplois, des savoir-faire et une filière essentielle à notre souveraineté sont menacés, qui plus est, dans un territoire rural déjà sinistré. Là encore, des solutions existent, et, là encore, le pire serait de considérer la disparition de cette entreprise comme inévitable.
Je crois profondément qu’un pays qui renonce à produire renonce aussi progressivement à maîtriser son destin. Réindustrialiser, ce n’est pas regarder le passé avec nostalgie, c’est préparer l’avenir, et permettre aux générations futures de vivre et travailler dignement dans tous les territoires.
Le rôle de la puissance publique n’est pas d’accompagner le déclin, mais de créer les conditions du rebond. Cela suppose du courage, de la constance et parfois de prendre des décisions qui vont à contre-courant des logiques comptables immédiates.
La politique ne peut pas tout, mais elle peut encore beaucoup lorsqu’elle refuse la résignation. Le volontarisme politique ne garantit pas toujours le succès, mais l’absence de volonté garantit presque toujours l’échec. Et dans les moments troublés de notre époque, cette volonté fera toute la différence. L’inaction, elle, coûte toujours plus cher. Humainement, socialement et démocratiquement.
Carole Delga