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C’est dans les classes que la France se guérira du déclassement

Publié le 05 février 2026
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Avec un produit national brut (PNB) par habitant à l’indice 98, soit inférieur à la moyenne européenne fixée à 100, la France est désormais devancée par onze ou douze pays d’Europe. Est-ce grave ? Oui si on laisse filer sur la même trajectoire et si on ne redresse pas au plus vite le système éducatif.

Selon les séries statistiques de Eurostat, notre pays figurait au début des années 2000 parmi les pays les mieux classés de l’Union européenne en matière de PNB par habitant, soit entre la sixième et la septième position. Cet indicateur consiste à prendre la richesse nationale et à la diviser par le nombre d’habitants. Compte tenu de sa progression démographique très supérieure à la moyenne, il est normal que la France ne progresse pas. Beaucoup moins qu’elle régresse : elle se situe désormais autour de la douzième-treizième place parmi les vingt-sept États membres, devancée par plusieurs économies d’Europe du Nord et de l’Ouest, mais aussi par certains pays dont le PNB par habitant était auparavant inférieur au sien comme la Belgique ou Chypre.

Un signe de déclassement 

Le plus inquiétant n’est pas le passage sous l’indice 100 effectif pour la troisième année consécutive : un pays comme l’Irlande classé deuxième grâce aux revenus dégagés par les géants du numérique ne redistribue pas forcément tous les revenus sur le territoire. C’est la trajectoire par rapport à d’autres pays comparables qui est alarmante. Il peut apparaître normal que le PNB par habitants de nations en retard comme la Pologne progresse très vite. Aujourd’hui un Polonais dispose d’un revenu disponibles inférieur de 20% à celui d‘un Français, contre 60% en 2005 au moment de l’intégration à l’UE. A ce rythme, dans six ans, les Polonais vivront comme nous.

Même si le résultat de l’Allemagne n’est pas brillant en 2025, elle amortit davantage le choc et demeure au-dessus de la moyenne. Pour l’auteur de «  Sortir du travail qui ne paie plus« , Antoine Foucher, « un Français et un Allemand de l’ouest étaient au même niveau de revenu disponible en 1975. Aujourd’hui, nos revenus sont de 12% inférieurs. L’Italie fait le match avec nous et sans la Sicile et les Pouilles serait aussi devant. On a donc un problème. »

Le signal d’alarme, c’est donc que ce recul influence directement le pouvoir d’achat réel des habitants et l’attractivité économique du pays. Moins de richesse produite par habitant signifie aussi moins de marges budgétaires pour financer les services publics, sauf à alourdir encore la dette.

Pourquoi ces difficultés ?

En dehors du secteur de l’aéronautique, la France perd beaucoup plus d’emplois de production que ses voisins et ne crée pas suffisamment d’emplois très techniques et bien rémunérés, notamment dans l’industrie et le numérique. Elle ne remplace pas assez vite des emplois de services « basiques » par des robots, des systèmes d’intelligence artificielle comme le font la Corée, Malte ou la Pologne. Des entreprises aimeraient créer chez nous de nouveaux emplois mais elles ne trouvent pas la main d’œuvre nécessaire. Pour Antoine Foucher, « nous ne prenons pas suffisamment en compte les alertes qui depuis des années remontent sur la baisse du niveau de notre système éducatif et de notre recherche, notamment les comparaisons Pisa. Résultat : nous avons de très bons ingénieurs mais pas suffisamment de cadres intermédiaires et d’ouvriers très qualifiés ». Faut-il s’en étonner quand un enseignant français perçoit la moitié du salaire de son collègue allemand payé comme un ingénieur ou un cadre de vente ? A force de laisser le système éducatif livré à lui-même, on aboutit à de tels résultats. Les autres pays, notamment nos grands voisins et aussi les pays de l’Est, ont beaucoup investi dans la formation initiale comme professionnelle en rendant attractifs les métiers de l’éducation.

Pour repartir sur des bases plus saines, il faut en même temps redresser l’école, réparer notre industrie et rendre le marché du travail plus attractif pour les nouveaux arrivants comme pour les plus anciens.

Est-ce la faute aux 35 heures et aux retraites trop précoces ?

Très clairement non. La productivité a baissé dans notre pays et ce n’est pas la faute des 35 heures, puisque de 1990 à 2019, la productivité a progressé. En 2009, pendant la crise, la France faisait même des envieux. Contrairement à ce qu’indiquent les libéraux, ce n’est pas non plus pour des raisons de fiscalité : sur la durée d’une carrière, les écarts de cotisations sont minimes avec nos voisins belges, allemands ou néerlandais qui eux cotisent davantage sur leur épargne pour leur retraite ou leur système de santé.

Tout simplement, nos organisations sont plus lourdes, nos réglementations trop draconiennes, notre marché du travail moins agile, notre épargne nettement plus incitative et surtout nos jeunes et nos seniors plus absents au travail et moins motivés. Moins motivés parce que moins bien formés, moins bien préparés à leurs postes de travail qui ont considérablement évolué, moins bien équipés par des entreprises qui ont moins investi… La crise sanitaire a accéléré un processus en gestation depuis le milieu du siècle. La crise politique que traverse la France depuis 2022 l’a dangereusement accéléré.

Pour l’arrêter et repartir sur des bases plus saines, il faut en même temps redresser l’école, réparer notre industrie et rendre le marché du travail plus attractif pour les nouveaux arrivants comme pour les plus anciens. Cela demandera à l’Etat stratège de prendre des décisions lourdes, de dégager des recettes nouvelles pour réduire les inégalités sans renoncer à notre modèle social. Un vrai programme pour le quinquennat à venir.

L’équipe de La République en Commun 

Un pays trop déséquilibré

Autre enseignement de cette enquête de l’Insee : si l’on met de côté le cas de l’Italie où les revenus au Nord sont le double de ceux au sud, la France est le pays dans lequel les écarts sont les plus importants entre la région centrale (Paris) et les reste du pays. «  Cette anomalie est l’une des causes de la descente de notre pays. Qu’elles soient politiques ou économiques, les décisions passent toutes par Paris. Deux entreprises du CAC 40 seulement ont leur siège en province » rappelle Francis Brochet dans son ouvrage très documenté « Quand le parisianisme écrase la France ». Résultat :  l’intérieur du périphérique devient un lieu qui concentre à la fois les élites et… la précarité de milliers d’emplois de services quand la province voit fermer ses usines les unes après les autres. Sans un nouvel acte fort de décentralisation, la France ne parviendra pas à sortir de ce fonctionnement à deux vitesses.