Interview par Hadrien Brachet
Carole Delga a répondu aux questions du Point sur la parution de son dernier livre, « Quand Vichy jugeait Léon Blum ».
Le Point : En 2022, vous consacriez une biographie à Jean Jaurès. Cette fois-ci, vous vous intéressez à Léon Blum. Était-ce une suite logique ?
Carole Delga : Bien sûr. Jean Jaurès comme Léon Blum sont deux figures socialistes qui ont fait l’histoire de France. Qui plus est, ça ne vous aura pas échappé, ils ont un lien particulier avec mes terres d’Occitanie. L’un comme l’autre incarnent toute la grandeur de notre République et les valeurs de notre pays. J’avais travaillé sur un premier ouvrage Jaurès, des convictions et du courage, avec l’historienne Marie-Luce Nemo. Il était assez naturel d’engager ce livre sur Léon Blum ensemble. Il y a évidemment une continuité. Ils ont inspiré mon engagement, comme celui de nombreux militants et personnalités de gauche. Et ils ont structuré une pensée et sont encore aujourd’hui ma boussole politique. J’avais besoin de partager cette vision d’une gauche au travail, avec honnêteté et droiture, au service des gens.
Quel est votre rapport personnel à la figure de Léon Blum ?
Le personnage de Léon Blum m’inspire beaucoup par son courage et son abnégation. Il n’a jamais cédé aux inclinaisons des temps politiques. Au congrès de Tours en 1920, il décide de ne pas abandonner « la vieille maison » et rejette la IIIe Internationale. En 1940, face à la débâcle, il vote contre les pleins pouvoirs au maréchal Pétain.
J’ai été profondément marquée par son testament politique rédigé en 1944 à Buchenwald. Prisonnier politique, juif, il se trouve aux portes des camps de la mort, totalement incertain sur son propre avenir. Et pourtant il continue à écrire qu’il n’existe pas de peuple assassin et clame sa foi dans l’humanité. Ces lignes, qui ne sont pas le plus souvent citées, m’ont bouleversée. À enseigner dans toutes les écoles.
Pourquoi vous être concentrée sur le procès de Riom ?
Je vais vous livrer un élément politique mais plus personnel. Au moment où je commence la rédaction du livre, je vivais un procès intenté par le Rassemblement national à propos de la non-signature d’un contrat de ville à Beaucaire [ville du Gard dirigée par le RN, NDLR], à l’issue duquel j’ai dû saisir la Cour européenne des droits de l’homme pour que mon honneur soit rétabli. Et depuis deux mois, la justice française a annulé complètement, ce qui est rarissime, le jugement me déclarant coupable. Mon honnêteté et mon respect des lois sont pleinement reconnus par la justice française.
Je me suis donc intéressée à cette question de la manipulation de la vérité à des fins politiciennes. Et ce en résonance avec les moments que nous vivons : la réélection de Donald Trump, le règne des algorithmes, l’influence d’Elon Musk, les ingérences étrangères… les « ingénieurs du chaos » que décrit très bien Giuliano da Empoli dans ses ouvrages. Le procès de Riom, c’est la post-vérité avant l’heure. Il s’inscrivait lui-même dans une campagne de désinformation entamée par le régime de Vichy pour discréditer la souveraineté populaire, la République et la Résistance, et se prémunir ainsi de toute contestation.
Sauf que, comme vous le racontez dans le livre, le procès n’est jamais allé à terme et a fini par se retourner contre le régime de Vichy.
Oui, l’État français voulait récrire l’histoire en prouvant la culpabilité de Léon Blum et du Front populaire dans l’impréparation à la guerre. Sauf que les juges n’ont pas osé aller jusqu’à les accuser de la défaite elle-même, ce qui a rendu Hitler et les dignitaires nazis furieux. Mais le procès s’est surtout transformé en fiasco grâce au travail, au courage et au talent oratoire de Léon Blum qui, comme d’Édouard Daladier, a retourné l’accusation contre le régime de Vichy. Ce qui fera écrire à François Mauriac en cette année 1942 : « L’accusé devenait juge et les juges baissaient la tête. » Résultat, le procès de Riom est devenu l’une des sources du réveil des Français et de mobilisation des forces de la Résistance.
Dès les premières pages, vous donnez au livre une coloration contemporaine en affirmant que le parcours de Léon Blum éclaire « à bien des égards […] nos fractures françaises d’aujourd’hui ». Que voulez-vous dire ?
Léon Blum, au péril de sa vie, est toujours resté fidèle à ses convictions et a placé ses idées avant sa propre personne. Ce récit résonne comme un instant de vérité et comme un espoir : il n’y a jamais de combat perdu d’avance pour celles et ceux qui luttent en faisant appel à la raison, à l’intelligence, à la nuance. Notre pays va connaître l’an prochain l’élection présidentielle la plus importante de la Ve République. Nous avons besoin de repères. L’issue du procès de Riom doit nous inciter à ne jamais sombrer dans le déclinisme, le renoncement ou le fatalisme, mais nous encourager à l’action et à l’optimisme. Le pire n’est jamais certain.