Extraits de la tribune de Pauline Rocafull, scénariste et directrice de la Cité européenne des scénaristes, publiée dans Le Monde.
Alors que la France s’apprête à disputer un nouveau match décisif sur les terrains de football, une autre Coupe du monde se joue, plus discrète, mais peut-être plus décisive encore : celle des récits.
Ses stades sont nos écrans. Ses supporteurs sont des milliards de spectateurs. Les joueurs sont les producteurs, diffuseurs, réalisateurs, scénaristes, comédiens… Les équipes portent les couleurs des Etats-Unis, de la Corée du Sud, du Japon, de la France et de bien d’autres pays. Son trophée n’est pas une coupe : c’est notre attention, l’une des ressources stratégiques du XXIᵉ siècle, au même titre que l’énergie.
La France a construit un modèle original : ceux qui diffusent les œuvres contribuent aussi à financer la création. Or, à mesure que notre attention se déplace vers les plateformes internationales et les réseaux sociaux, une part croissante de cette valeur échappe à ce mécanisme, fragilisant tout l’écosystème.
Derrière cette bataille des récits se joue pourtant bien davantage que le destin d’un secteur culturel. Ce sont près de 260 000 emplois qui dépendent de la création audiovisuelle et cinématographique en France. Une série de six épisodes représente à elle seule des centaines d’emplois directs et indirects sur un territoire. C’est aussi un enjeu démocratique : les récits façonnent nos références communes, notre manière de débattre, de nous comprendre et de nous projeter collectivement. C’est, enfin, un enjeu de souveraineté. Produire des histoires, c’est produire de l’influence. Et lorsqu’un pays cesse de raconter ses propres histoires, il finit par regarder le monde à travers celles des autres.
Pourquoi trouve-t-on aujourd’hui tant de restaurants japonais en France, alors que la communauté japonaise y est relativement modeste ? Parce que les récits précèdent souvent les marchés. Les Etats-Unis l’avaient déjà démontré dans les années 1980 : les films et les séries avaient préparé le terrain à l’implantation des chaînes de restauration rapide américaines. Le Japon a suivi la même logique : plusieurs générations de Français ont grandi avec Goldorak, Son Goku ou Totoro, avant même de goûter des sushis. Aujourd’hui, la Corée du Sud reproduit ce modèle avec les dramas et la K-pop, qui portent désormais sa gastronomie, ses cosmétiques et son tourisme.
France Télévisions est aujourd’hui le premier investisseur dans la fiction audiovisuelle française. Derrière chacune de ses séries, chacun de ses documentaires ou films, ce sont des auteurs, des entreprises et des territoires qui vivent. C’est aussi notre culture qui s’exprime et voyage.
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La France possède encore un modèle unique, des créateurs parmi les meilleurs au monde et un diffuseur public qui demeure l’un des piliers de notre création. La véritable question n’est donc pas de savoir si nous avons encore le talent pour écrire nos histoires et gagner cette Coupe du monde. Elle est de savoir si nous avons la volonté politique de continuer à y participer.