Par John Palacin, Conseiller régional en Occitanie, ancien membre du cabinet d’Arnaud Montebourg au ministère de l’Economie
L’annonce de l’arrêt total de production des usines Fibre Excellence à Tarascon (13) et à Saint-Gaudens montre qu’une fois de plus, faute d’anticiper et d’écouter les alertes, l’Etat subit une situation devenue incontrôlable. C’est une véritable stratégie à tous les niveaux que le pays doit repenser pour reconstruire le modèle.
La France n’en finit pas de pleurer le déclin de son industrie. A chaque fois qu’un grand site de production est menacé, les élus sont appelés à l’aide à un moment où il reste peu de chance de renverser une décision déjà prise, parfois loin de nos frontières. Toujours, c’est un drame humain et un coup de canif dans ce qui reste de notre appareil productif. Et toujours, il s’agit d’un défi difficile à résoudre. Pourquoi?
La souveraineté en question
Péchiney, Alcatel, Arcelor, Alstom, Technip, Lafarge… la liste est longue des monuments de l’industrie française que le pays a cédé ou dont il a perdu tout contrôle. Lorsqu’un site industriel ferme, des emplois sont détruits et des compétences précieuses, bâties parfois pendant des décennies, sont perdues : il s’agit bien sûr d’emplois mais aussi à la capacité de notre pays à produire qui se trouve diminuée. Et dans le monde dans lequel nous vivons, celui qui ne produit pas est dans la main de celui qui produit.
Dans un monde en tension, nous devons savoir produire ou au moins nous mettre en situation de recommencer à produire rapidement pour éviter la pénurie si les circonstances l’exigent. Sans même évoquer la nécessité de disposer d’une industrie de défense capable de faire face aux chocs qui pourraient nous frapper.
Un rôle clé dans le progrès social
Au-delà, l’industrie a joué un rôle dans les progrès sociaux qu’a connu la France dans le siècle passé. Elle a été, avec le service public, un lieu de progrès social : l’usine a été un lieu de mobilisation et d’amélioration des conditions de travail. Les gains de productivité et l’amélioration des marges auxquels tous les salariés participent, étaient partagées après d’intenses négociations avec les syndicats.
Le partage de la valeur ajoutée de l’industrie a ainsi amélioré la vie de beaucoup pendant des décennies. Il a également donné du grain à moudre à la logique sociale démocrate. Et souvent, l’industrie faisait vivre un territoire et, par sa présence en milieu rural, distribuait la richesse dans beaucoup de territoires. C’est le cas aujourd’hui à Tarascon (Bouches-du-Rhône) et à Saint-Gaudens (Haute-Garonne) avec Fibre Excellence dont on mesure les dégâts formulés par les récentes annonces de menaces sur la production et l’emploi.
Puis, l’ouverture de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), l’oubli de la production et l’abandon des élites à la tête du capitalisme français ont conduit à une quasi disparition de notre industrie, du modèle social, de la source de progrès qu’elle représentait. De nombreux territoires ont perdu leurs poumons. La société de services qui nous a été proposée comme la panacée depuis le milieu des années 1970 n’offre pas les mêmes dynamiques ni la même prospérité. Tout se concentre et les équilibres anciens sont rompus.
Soutenir les filières de demain
Contre la désindustrialisation, que faire ? Et surtout, comment faire ?
D’abord, ne pas rêver : l’industrie d’hier qui a disparu ne reviendra pas et les combats d’arrière-garde sont souvent aussi épuisants que désespérants. Il est indispensable que l’acteur politique prenne conscience de la valeur des activités industrielles qui demeurent, soutiennent leur modernisation et surtout qu’il soutienne l’émergence des industries de demain, présentes, au-delà des clichés, dans tous les territoires. Elles prennent aujourd’hui, au gré des révolutions technologiques en cours, des visages radicalement nouveaux. Les sites de production sont peuplés de logiciels, de robots, et d’intelligence artificielle. Les femmes et les hommes y sont de plus en plus des pilotes ultra-qualifiés. De nouvelles industries émergent dans le domaine des énergies nouvelles, de la transition écologique, des transports autonomes et des robots, des bioproductions, des médicaments de nouvelle génération, des industries de haute précision, des nouvelles activités spatiales, et bien d’autres secteurs encore.
L’aménagement au cœur du projet
Comment agir ? La lutte contre la désindustrialisation est affaire de patience et de détails, plus que de slogans. Si le responsable politique ne peut pas toujours sauver un site menacé et mobilisé trop tard, il peut agir pour créer un contexte territorial et économique propice à des industries qui s’enracinent et distribuent de la prospérité. A lui d’identifier les petites entreprises résilientes, de leur permettre de s’installer dans des surface foncières aménagées, connectées aux réseaux de transport et d’information.
Une place pour les industries émergentes
Le politique doit également agir pour que les industries émergentes aient accès au capital. Trop de pépites nationales, lorsqu’elles dépassent un stade de développement et recherchent des fonds importants pour se développer, se tournent vers des capitaux américains ou asiatiques, faute de solutions en France et en Europe. Notre épargne ne s’investit pas assez dans l’industrie. Il revient au politique d’encourager l’investissement de l’épargne dans les entreprises nationales et régionales, et un peu moins dans l’immobilier et des rentes étrangères.
La bataille de la formation
Enfin, mère de toutes les batailles, la formation et l’investissement dans les compétences reste la clé. Notre industrie souffre aujourd’hui d’abord d’un manque de compétences car nous ne formons pas assez d’agents de maintenance industrielle, de spécialistes du génie électrique, d’opérateurs de machines automatisées, d’experts en organisation industrielle, d’ingénieurs ayant les mains dans le cambouis. Il faut dire aussi haut et fort que l’industrie paye : les salaires y sont plus élevés qu’ailleurs et les métiers y sont aussi nobles que leurs savoir-faire admirés. Il faut également mener la bataille culturelle de la défense de l’industrie.
Sans capacités de production, notre avenir sera sombre. L’industrie n’est pas notre passé : sous un nouveau visage, moderne, connecté, écologique, elle doit devenir notre avenir.
John Palacin