Littérature : du Front Populaire au procès de Leon Blum
Article par Philippe Rioux
Il y a 90 ans, le Front populaire ouvrait aux Français de nouvelles conquêtes sociales qui allaient bouleverser le pays. Des avancées spectaculaires – semaine de quarante heures, congés payés… – commencées dans la joie et rattrapées par la guerre avec le procès de Léon Blum. Deux livres racontent cette épopée qui façonne encore la vie politique et sociale française.
Dans un monde de plus en plus fracturé par les tensions géopolitiques et les guerres en Ukraine et au Moyen-Orient, voilà un anniversaire qui est quasiment passé inaperçu. Et pourtant, il y a 90 ans, la semaine du 8 juin 1936 allait permettre au Front populaire d’ouvrir aux Français des conquêtes sociales majeures qui façonnent encore aujourd’hui notre vie politique et sociale.
Des conquêtes rattrapées par la guerre qui amena le régime de Vichy à juger Léon Blum, pour ce qu’il était et ce qu’il représentait. Deux livres s’intéressent à ces deux moments politiques.
Un immense élan de progrès
Publié à la fin de ce mois aux éditions La Dépêche, en partenariat avec la Région Occitanie et Retronews, « 1936, le temps du Front populaire » va expliquer comment, en quelques mois, le Front populaire transforme durablement la France : congés payés, réduction du temps de travail avec la semaine de quarante heures, nouveaux droits sociaux, accès élargi aux loisirs et à la culture, etc.
Derrière ces conquêtes devenues familières, le livre richement illustré que nous allons publier raconte un immense élan de progrès.
Deux années seulement, de 1936 à 1938, auront, en effet, suffi pour inscrire le Front populaire dans la mémoire collective française. À travers les crises économique et politique des années 1930, la montée des ligues d’extrême droite, l’union des gauches et les grandes grèves du printemps 1936, notre ouvrage retrace la naissance d’un espoir inédit.
Il raconte comment les accords Matignon et les grandes réformes sociales qui s’en sont suivies ont transformé le quotidien des Français, ouvrant la voie à une nouvelle conception du travail, des loisirs et de la citoyenneté.
Le procès de Blum et du Front populaire
Pendant que la France actait ces avancées inédites, l’Europe voyait s’accumuler au-dessus d’elle de sombres nuages. Tandis que des milliers d’ouvriers découvrent la plage, Hitler réarme l’Allemagne et l’Espagne bascule dans la guerre civile.
En France, le régime de Vichy remplace la République et entend bien s’attaquer aux conquêtes sociales et à celui qui les a portées, Léon Blum. Du 19 février au 15 avril 1942, à Riom, le régime du maréchal Pétain crée une Cour suprême spéciale pour juger le socialiste. C’est ce procès que racontent dans « Quand Vichy jugeait Léon Blum » Carole Delga, présidente PS de la Région Occitanie et présidente de Régions de France, et l’historienne Marie-Luce Nemo.
Officiellement, il s’agissait pour les pétainistes d’établir les responsabilités de la défaite de 1940. En réalité, le régime de Vichy voulait faire comparaître sur le banc des accusés la IIIe République, le Front populaire et les réformes sociales de 1936.
Le livre retrace d’abord la trajectoire de Léon Blum, de l’affaire Dreyfus au Front populaire, mais trouve son centre de gravité dans cette confrontation singulière entre un homme prisonnier et un régime décidé à réécrire l’histoire. Aux yeux de Pétain, les congés payés, la semaine de quarante heures ou encore le parlementarisme auraient affaibli la nation. À travers Blum, c’est l’idée même de démocratie sociale qui est visée.
Une certaine idée de la République
Mais le procès ne se déroule pas comme prévu. Grâce à une remarquable maîtrise des faits, à son éloquence et à sa rigueur intellectuelle, Blum retourne progressivement les accusations. Ce qui devait être une démonstration de la faillite républicaine devient une leçon de droit, de mémoire et de courage politique. Selon la formule restée célèbre, l’accusé finit par devenir juge.
Au-delà de l’épisode historique, Carole Delga propose une réflexion plus contemporaine. Elle montre comment les régimes autoritaires prospèrent en désignant des boucs émissaires et en transformant les crises en procès idéologiques.
C’est sans doute la principale force de l’ouvrage : rappeler que la démocratie ne disparaît pas seulement sous les coups de ses ennemis, mais aussi lorsque l’on renonce à la défendre. À travers la figure de Blum, c’est finalement une certaine idée de la République qui ressurgit : exigeante, humaniste et convaincue que la vérité demeure la meilleure réponse aux falsifications de l’Histoire.