Témoignages

Daniel Goldberg : « Le financement de la sécurité sociale ne correspond plus aux besoins »

Publié le 30 octobre 2025
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Daniel-Goldberg
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Ancien député PS de Seine Saint-Denis, Daniel Goldberg préside aujourd’hui l’UNIOPSS (Unir les Associations pour développer les solidarités) qui tient son 36ème Congrès les 31 mars et 1er avril 2026 à Paris autour du thème «  Place des Individus, pouvoir du collectif » .  Il y sera beaucoup question des 80 ans de la Sécurité Sociale, conquête sociale majeure que nous célébrons cette année. Et de son avenir.

La mise en place de la Sécurité Sociale constituait une avancée majeure pour notre pays. Avec le recul et alors qu’on célèbre son 80 e anniversaire, que peut-on en dire ?

L’ordonnance du 4 octobre 1945, instituant la Sécurité sociale, lui donne comme objectif de « garantir les travailleurs et leurs familles contre les risques de toute nature, susceptibles de réduire ou de supprimer leur capacité de gain, à couvrir les charges de maternité et les charges de famille qu’ils supportent. Sur le modèle dit « bismarckien » car existant outre-Rhin dès 1881, nous bénéficions toutes et tous, à tous les âges de la vie, d’un système incomparable à la fois de simplicité et d’ingéniosité.

Les choses ont évolué avec le temps. La protection sociale ce sont des dépenses très importantes (je mets de côté les retraites et les accidentés du travail) et on voit bien que très clairement, on a un financement qui ne correspond plus aux besoins. Le vieillissement de la population, la technicité des soins, le coût des médicaments impliquent que la branche maladie est en hausse mécanique au regard des besoins.

La question des ressources se pose très clairement. Des problématiques sont survenues au fil des années autour de la question des moyens pour éviter le gaspillage. Puis sont apparus les déserts médicaux et les pharmacies qui ont du mal à équilibrer leurs recettes. Dans certains territoires très urbanisés ou ruraux, on avait du mal à avoir des médecins spécialistes. Désormais ce sont des médecins de premiers recours qui manquent. Bref, le système doit trouver un second souffle.

 

On assiste aussi à une évolution de la typologie des acteurs de la santé ?

La santé est devenue un marché avec des acteurs lucratifs qui viennent prendre la part la plus importante de l’offre de soins. Cela pose un problème. Il y a une forme d’ingénuité des pouvoirs publics, pris au sens large, de laisser les grands groupes ou les fonds de pension investir sur le terrain. Il y a donc un évident besoin de régulation de l’offre de soins pour prévoir le nombre de professionnels notamment. Il faut réguler la présence des acteurs lucratifs, motivés par  leurs seuls profits, et réfléchir à la pertinence de l’implantation géographique.

Se pose une autre question derrière. Pour beaucoup de professionnels de santé, être en secteur 1 ne leur permet plus de vivre sauf à accumuler des horaires trop importants. Ou alors des consultations bâclées en 5 minutes. Il faut donc travailler sur la maîtrise des honoraires pour que ce soit accessible à la population.

Pour redonner confiance dans notre système il faut le stabiliser dans son organisation, dans son personnel soignant et non-soignant, et dans ses ressources.
Daniel Goldberg

Quel avenir pour la branche autonomie ?

Sur l’autonomie, qui est la 5e et petite dernière branche, toutes les questions évoquées se posent également. Et d’autres encore… La  5E branche c’est évidemment positif. On parle d’autonomie et moins de questions de grand âge et de handicap ou des progrès de l’accompagnement. On a besoin de rapprochements. On a approuvé la mise en place des services départementaux de l’autonomie forme de guichet unique porté par l’Etat et les Conseils départementaux.  Ce qui ne va pas c’est que ce n’est pas une vraie 5e branche. Les autres branches sont organisées différemment avec une forme d’égalité territoriale où l’on a le droit au même accompagnement en n’importe quel point du territoire. Cela a n’est pas le cas aujourd’hui dans le champ de l’autonomie suivant le département où l’on habite. C’est un problème d’égalité de traitement.

On n’a pas non plus l’universalité des droits. Pour avoir droit à des heures à domicile, il existe une notification suivant la situation de la personne mais elle n’est pas sûre d’avoir le service correspondant à ses besoins. Se posent également des questions d‘égalité . Il y a de plus en plus de restes à charges individuels pour les familles et c’est très difficile à vivre dans le contexte que nous connaissons. Se pose également la question du financement par la solidarité.

Il y a aussi une autre problématique avec l’unicité du pilotage. Entre l’Etat et les Départements, on a des compétences croisées et parfois on ne se parle pas assez. Il convient de progresser sur une unicité de pilotage. Il faut une instance locale qui favoriserait le dialogue entre toutes les parties prenantes à l’instar de ce qu’on observe dans les CPAM ou les CAF. On gagnerait en efficacité de gouvernance et pour les assurés sociaux.

Comment voyez-vous l’avenir ?  La Sécurité sociale est-elle une vieille dame qui peut continuer à vivre sans changement ?

A l’UNIOPPS, nous avons décidé de tenir notre prochain congrès, au printemps 2026, sur ce thème : «  Places des individus, Pouvoir du collectif ». C’est pour nous, dans tout le champ de l’action sociale, le débat du moment.

Pour garantir l’avenir de la protection sociale, il faut en effet se poser les bonnes questions. Serait-on mieux protéger si, comme aux Etats-Unis, chacun payait son assurance, plutôt que ce soit mutualisé ? Les études montrent que pour l’ensemble du pays ce serait plus coûteux. Et plus cher individuellement notamment pour les classes populaires et moyennes. Certains ne pourraient plus se soigner. Je ne dis pas que tout va bien, en France aujourd’hui, mais on n’est tout de même pas dans ce système.

Aux Etats unis on sort sa carte bancaire avant de savoir si on peut être soigné!  En France, la question du renoncement aux soins est de plus en plus prégnante. Pour redonner confiance dans notre système il faut le stabiliser dans son organisation, dans son personnel soignant et non-soignant, et dans ses ressources. Mécaniquement, les besoins financiers vont augmenter de par le vieillissement de la population, les progrès technologiques et par le coût des médicaments plus onéreux pour certains traitements ou des maladies courantes comme le cancer.

Pourtant, le pire serait de rester figé dans le passé : la Sécurité sociale est une idée forte à sans cesse améliorer, voire à réinventer. Aujourd’hui, devant les mutations profondes présentes et à venir – le virage démographique, le changement climatique, le développement en masse de nouvelles technologies, la volonté de réponses plus individualisées -, une nouvelle étape est à franchir. Il s’agit de répondre par une organisation et des financements pérennes et robustes, alors que beaucoup reste à faire, notamment pour mettre en oeuvre une vraie 5e branche. Mécaniquement, les besoins financiers vont augmenter de par le vieillissement de la population.

Quelle méthode préconisez-vous ?

Il faut stabiliser le système en prévision du changement climatique qui va générer des besoins nouveaux en terme de prévention. Et nous avons décidé avec un certain nombre d’acteurs associatifs et autres, non lucratifs,  de reprendre la main sur cette question en voyant que les décisions ont du mal à venir du champ politique avec la crise que l’on connaît et la non prise en compte des besoins essentiels par la majorité politique en place depuis près 10 ans. Il faut une loi de programmation sur le grand âge, comme celle qu’avait proposée le député socialiste Jérôme Guedj et qui a été repoussée. Avec d’autres, nous allons ainsi organiser la discussion publique autour de l’Assurance maladie dans les 10, 20 ou 30 années à venir. Et mener le débat public dans le pays avec la Mutualité française avec des initiatives à partir du mois de novembre sur ce sujet.

L’Intelligence Artificielle, dont on parle de plus en plus, entre-t-elle en ligne de compte dans vos débats ?

Pas assez encore. Je suis scientifique de métier. Ce n’est pas que négatif. Il y a beaucoup de progrès en vue liés aux innovations technologiques. Beaucoup de métiers vont changer. On le voit bien quand on consulte un médecin, il ne rédige plus complètement l’ordonnance lui-même.

Il y aura des changements très positifs avec la raréfaction des professionnels de santé et paramédicaux. Les consultations en visio vont permettre de tirer parti des nouvelles technologies pour améliorer l’accompagnement. L’IA peut être très utile dans la collecte des données et le traitement pour pouvoir forcer les traitements adéquats. Mais elle ne remplacera jamais l’intelligence humaine, les rapports entre patients et médecins. On est sur de l’humain. C’est un outil qui peut être très utile mais qu’il faut savoir réguler.