Tribune publiée dans Le Nouvel Obs, signée par Carole Delga et plus de 80 élus et militants socialistes.
Des insultes racistes ont été proférées contre Bally Bagayoko, maire de Saint-Denis, sur le plateau de CNews. Cet épisode doit conduire le Parti socialiste à revoir en profondeur son logiciel antiraciste – pas seulement à condamner, mais à agir autrement.
Ce qui s’est passé sur CNews mérite d’être nommé sans détour. Bally Bagayoko y a été la cible de propos racistes. Pas des « propos déplacés », pas des « dérapages » : du racisme, proféré en direct, sur une chaîne d’information nationale, contre un élu de la République. Ce racisme-là est particulièrement révélateur : il ne se cache pas dans l’anonymat des réseaux sociaux ni dans les travées d’un stade – il s’affiche, il se revendique presque, dans un espace médiatique qui lui a offert une tribune. Il dit quelque chose de l’état de notre pays, et de ce que certains croient désormais pouvoir se permettre de dire.
L’émotion qui s’est exprimée dans nos rangs est juste. Parmi nous, certains la vivent de l’intérieur – parce qu’ils sont eux-mêmes confrontés, dans leur quotidien, à ces mêmes discriminations, ces mêmes regards, ces mêmes mots. Cette tribune n’est pas celle d’un parti qui observe le racisme de l’extérieur : elle est aussi celle de militantes et militants qui en sont directement touchés, et qui attendent de leur propre camp qu’il soit enfin à la hauteur. Ce combat est indivisible. Le racisme et l’antisémitisme – qui connaît une inquiétante recrudescence – procèdent d’une même logique : le refus de reconnaître l’autre comme pleinement humain, pleinement égal ou pleinement membre de la communauté nationale. On ne peut pas se mobiliser contre l’une de ces formes de haine en fermant les yeux sur l’autre, sans se contredire et sans trahir celles et ceux qu’on prétend défendre.
Mais l’épisode des insultes racistes proférées contre des élus de la République ne doit pas simplement susciter une indignation qui s’épuise en elle-même. Il doit nous obliger, nous, le Parti socialiste, à regarder en face une question plus large : avons-nous vraiment, au fil des années, construit un logiciel antiraciste à la hauteur de ce que nous prétendons défendre ? La réponse honnête est non – ou du moins, pas suffisamment. Nous sommes socialistes, et à ce titre nous portons une histoire. Une histoire dont nous sommes fiers sur bien des points. Pendant des décennies, nos militants ont accompagné et souvent porté les luttes contre le racisme et l’antisémitisme – dans les associations, dans les quartiers, dans les urnes.
Ce combat a été le nôtre, profondément et sincèrement. Mais nous devons reconnaître que ces dernières années, nous avons perdu cette ambition. Le droit de vote des étrangers aux élections locales n’a pas abouti alors que nous en avions fait une promesse. La proposition d’instaurer la déchéance de nationalité pour les binationaux a laissé une amertume réelle, y compris dans nos propres rangs, tant elle heurtait ce que nous sommes et ce que nous devons incarner auprès du peuple de gauche.
Nous n’étions pas tous aux responsabilités à ces moments-là, et nous n’avons pas tous pesé de la même façon sur ces décisions. Mais nous appartenons au même mouvement, et c’est en militants responsables que nous disons : ces épisodes nous ont appris que la bonne volonté déclarée ne suffit pas, que les arbitrages sous pression mènent parfois à trahir ce qu’on prétend défendre, et que l’universalisme républicain, pour être sincère, ne doit pas être utilisé comme une arme de disqualification des combats pour l’égalité mais se traduire en actes concrets de nature à assurer l’effectivité de l’universalité des droits.
C’est à partir de ce bilan lucide que nous voulons aujourd’hui aller plus loin. Parce que l’expression du racisme ne se résume pas aux insultes proférées sur un plateau de télévision. Le racisme, ce sont aussi des vies diminuées par les actes du quotidien. A l’exemple de discriminations systémiques, documentées, mesurables et mesurées par des chiffres, qui, lorsque l’on accepte de les regarder, sont accablants. L’enquête « Trajectoires et origines », menée conjointement par l’Ined et l’Insee, le démontre avec rigueur : les descendants d’immigrés connaissent plus fréquemment un déclassement professionnel que leurs homologues sans ascendance migratoire, et perçoivent des salaires inférieurs à diplôme équivalent. Ce n’est pas une question de mérite, ni de choix : c’est la preuve que le marché du travail applique, de façon diffuse et persistante, des hiérarchies fondées sur les origines que nos valeurs républicaines prétendent avoir abolies. A niveau de qualification identique, l’origine reste un plafond.
Ce constat ne peut pas rester cantonné aux publications académiques – il doit devenir le fondement d’une politique. Les testings réalisés par SOS Racisme viennent confirmer ce que beaucoup vivent sans pouvoir le prouver : une agence immobilière sur deux et une agence d’intérim sur deux acceptent encore des demandes discriminatoires de la part de leurs clients. Une sur deux. Ce n’est pas un phénomène marginal, ce n’est pas l’affaire de quelques individus malveillants – c’est une pratique ordinaire, banalisée, que la loi interdit et que personne ne sanctionne sérieusement. Le marché du logement et celui du travail restent, pour une partie de nos concitoyens, des espaces où leur nom pèse plus lourd que leur qualification.
Lutter contre les réalités multiformes du racisme suppose de mobiliser l’ensemble de l’appareil d’Etat et des collectivités territoriales dans une politique résolue. Cela signifie par exemple se donner les moyens de mesurer davantage les discriminations : il faut multiplier les enquêtes du type « Trajectoires et origines » à tous les niveaux – entreprises, administrations, établissements scolaires, hôpitaux, bailleurs sociaux – afin d’objectiver les écarts là où ils persistent et de rendre possibles des corrections ciblées. On ne peut corriger que ce qu’on accepte de voir. Cela signifie ensuite des campagnes de testing systématiques à l’embauche et au logement, assorties de sanctions juridiques effectives et de peines dissuasives – car sans conséquences réelles, aucune norme n’est respectée.
Cela suppose une formation antiraciste obligatoire pour tous les agents publics – policiers, enseignants, travailleurs sociaux, agents des préfectures. Cela implique de renforcer l’Arcom et ses moyens de sanction, afin que les médias audiovisuels qui offrent une tribune à des propos racistes en répondent effectivement devant une autorité dotée de pouvoirs réels et dissuasifs. Cela exige que les parquets soient invités à poursuivre proactivement les auteurs de propos et d’actes racistes lorsque les faits sont publics, sans attendre la seule plainte de la victime.
Cela passe par une formation des magistrats à ces sujets, pour que dans des affaires comme celle de Djamel Bendjaballah il n’y ait plus besoin de mobilisations pour que la circonstance aggravante de racisme soit retenue. Et cela nécessite une refonte profonde des relations entre la police et la population, avec par exemple des contrôles d’identité motivés, traçables, soumis à des instances indépendantes de suivi et aux fondements profondément renouvelés.
Mais au-delà de chacune de ces mesures, c’est bien d’un logiciel refondé dont nous avons besoin. Un antiracisme qui ne se limite pas à condamner le racisme et l’antisémitisme lorsqu’ils éclatent au grand jour – pour retourner ensuite à nos affaires comme si rien n’avait changé. Un antiracisme qui ne soit pas réactif mais structurant, qui s’incarne dans des politiques publiques concrètes, durables, capables de transformer réellement la vie des gens. Car c’est là que se joue la crédibilité de notre engagement : non dans la vigueur de nos communiqués, mais dans la réalité concrète de ces discriminations – que certains d’entre nous vivent eux-mêmes, et que tous nous combattons.
Ce logiciel, nous le portons dans notre devise elle-même – à condition de l’appliquer sans réserve. Liberté, égalité, fraternité : ces trois mots ne peuvent pas être hiérarchisés ni dissociés. L’égalité sans la fraternité reste lettre morte : car si l’on ne reconnaît pas pleinement l’humanité de l’autre, on place alors ce dernier hors du cercle de ceux à qui l’égalité s’applique. La fraternité sans l’égalité n’est qu’un sentiment qui console sans réparer. C’est ensemble, comme une exigence indissociable, qu’ils doivent guider notre action. Ce n’est pas tenir un discours – c’est démontrer, par des actes, que la République ne méconnaît aucun des citoyens et qu’elle appartient à chacune et chacun d’entre nous, sans exception.
L’heure n’est plus aux postures. La montée des actes racistes et antisémites, les discriminations qui structurent silencieusement des millions de vies, l’espace médiatique qui banalise des propos que l’on croyait inaudibles – tout cela dessine une urgence politique à laquelle la gauche ne peut pas répondre par des communiqués. Elle doit y répondre par une vision, et par des actes. Reconstruire un logiciel antiraciste digne de ce nom, c’est choisir de croire réellement en ce que nous proclamons – que la République est universelle, non pas comme idéal lointain, mais comme réalité quotidienne garantie à chacune et chacun, sans exception et sans hiérarchie. C’est le sens de cet engagement.
C’est à cette hauteur-là que nous devons nous hisser, et c’est ce à quoi nous appelons le Parti socialiste.
Signataires
- Simon Alalengbi, militant ;
- Etienne Allais, ancien directeur général de SOS Racisme, conseiller municipal de Mons-en-Barœul (Nord), membre du conseil national du Parti socialiste ;
- Dogan Altundere, conseiller municipal délégué à l’enfance, la petite enfance, le conseil municipal des jeunes et les droits des enfants au Petit-Quevilly (Seine-Maritime) ;
- Marc Avenel, conseiller municipal à Sotteville-lès-Rouen (Seine-Maritime) ;
- Guillaume Badet, conseiller régional de Bourgogne-Franche-Comté, président des Amis de la Rose de Frangy-en-Bresse (Saône-et-Loire) ;
- Lucas Bergé, militant ;
- Corinne Blanc, militante ;
- Hicham Boujlilat, vice-président de la région Bourgogne-Franche-Comté ;
- Rémi Boussemart, président des Jeunes Socialistes ;
- François Briançon, premier secrétaire fédéral de la Haute-Garonne, conseiller municipal de Toulouse ;
- Stéphane Bribard, militant ;
- Marie-Hélène Brochet, militante ;
- Colombe Brossel, sénatrice de Paris ;
- Frédéric Chereau, maire de Douai (Nord) ;
- Arthur Chevillotte, conseiller municipal de Mons-en-Barœul (Nord) ;
- Francine Chopard, conseillère régionale de Bourgogne-Franche-Comté ;
- Paul Christophle, député de la Drôme ;
- Iberio Clemente, militant ;
- Marie-Pierre de La Gontrie, sénatrice de Paris ;
- Vincent Decorde, maire de Roncherolles-sur-le-Vivier (Seine-Maritime) ;
- Carole Delga, présidente de la région Occitanie Pyrénées-Méditerranée ;
- Arnaud Deslandes, maire de Lille ;
- Tacko Diallo, conseillère départementale de Seine-Maritime ;
- Dieynaba Diop, députée des Yvelines ;
- Thibaut Drouet, conseiller municipal délégué à la ville de Rouen ;
- Vincent Duchaussoy, premier secrétaire fédéral de Seine-Maritime ;
- Caroline Dutarte, conseillère départementale du canton de Rouen-3 ;
- Lamia El Araje, adjointe au maire de Paris ;
- Gérald El Kouatli, adjoint au maire de Nancy ;
- Romain Eskenazi, député du Val-d’Oise, porte-parole du groupe Socialistes et apparentés ;
- Sébastien Fagnen, sénateur de la Manche ;
- Michel François, militant ;
- Eric Gallibour, militant ;
- Jon Garay, premier secrétaire fédéral de Lot-et-Garonne ;
- Emmanuelle Gazel, conseillère régionale d’Occitanie Pyrénées-Méditerranée ;
- Hervé Gillé, sénateur de la Gironde ;
- Océane Godard, députée de la Côte-d’Or ;
- Charlotte Goujon, maire du Petit-Quevilly (Seine-Maritime) ;
- Jérôme Guedj, député de l’Essonne ;
- Ayda Hadizadeh, députée du Val-d’Oise ;
- Cyril Hallier, militant ;
- Laurence Harribey, sénatrice de la Gironde ;
- Emmanuel Henry, militant ;
- Florence Hérouin-Léautey, députée de la 1re circonscription de Seine-Maritime ;
- Céline Hervieu, députée de Paris ;
- Eric Houlley, premier vice-président de la région Bourgogne-Franche-Comté ;
- Eric Jeansannetas, sénateur de la Creuse ;
- Patrice Joly, sénateur de la Nièvre ;
- Patrick Kanner, sénateur du Nord, président du groupe socialiste au Sénat ;
- Fatiha Keloua-Hachi, députée de Seine-Saint-Denis ;
- Chaynesse Khirouni, présidente du conseil départemental de Meurthe-et-Moselle, secrétaire nationale ;
- Stéphane Krebs, militant ;
- Elizabeth Labaye, militante ;
- Emeric Lavitola, ancien maire de Périgueux ;
- Matthieu Leiritz, militant ;
- Gérard Leseul, député de la Seine-Maritime ;
- Geneviève Letourneux, secrétaire fédérale d’Ille-et-Villaine ;
- Laurent Lhardit, député des Bouches-du-Rhône ;
- Marie-Françoise Lobriaut, militante ;
- Valentine Loukombo-Senga, militante ;
- Florence Martin, conseillère municipale ;
- Daniel Matergia, militant ;
- Nicolas Mayer-Rossignol, maire de Rouen, président de la métropole Rouen-Normandie ;
- Nora Mebarek, députée européenne ;
- Caroline Mendy, conseillère municipale déléguée aux sports de la ville de Rouen, conseillère métropolitaine ;
- Nicolas Morvan, militant ;
- Corinne Narassiguin, sénatrice de Seine-Saint-Denis ;
- Mohamed Ndiaye, militant ;
- Alain Pastouret, militant ;
- Françoise Pierron-Mathevet, militante ;
- Patricia Puget, militante ;
- Mélissa Ribas, militante ;
- Sylvie Robert, sénatrice d’Ille-et-Vilaine ;
- Johanna Rolland, maire de Nantes et première secrétaire nationale déléguée du Parti socialiste ;
- Valérie Rossi, députée des Hautes-Alpes ;
- Margaux Rouchet, conseillère régionale des Hauts-de-France ;
- Arnaud Simion, militant ;
- Céline Thiébault-Martinez, députée de Seine-et-Marne ;
- Frédéric Trannoy, militant ;
- Yannick Trigance, conseiller régional d’Ile-de-France ;
- Stéphane Troussel, président du département de la Seine-Saint-Denis ;
- Boris Vallaud, député des Landes, président du groupe socialiste à l’Assemblée Nationale ;
- Bertrand Veau, maire de Tournus (Saône-et-Loire) ;
- Roger Vicot, député du Nord ;
- Josiane Warszawski, militante.