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Non, Marine Le Pen n’est pas Mylène Farmer

Publié le 05 mars 2026
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Comparer Marine Le Pen à Mylène Farmer ? Derrière cette provocation du député Rassemblement national, Jean-Philippe Tanguy, se cache une stratégie bien rodée : maquiller l’histoire et les votes du Rassemblement national pour séduire électorats féminins et LGBTI+ et pousser son agenda xénophobe. Or, les faits sont têtus : ni Marine Le Pen, ni son parti, ne portent les valeurs de tolérance, d’émancipation et de liberté incarnées par l’icône queer et féministe qu’est Mylène Farmer.

Marine Le Pen «  comprend les homosexuels comme Mylène Farmer ». La comparaison, des plus déroutantes, pourrait prêter à sourire. Provocation maladroite,  formule hasardeuse, plaisanterie douteuse. Il n’en est pourtant rien. C’est avec le plus grand sérieux que le député Rassemblement national de la Somme, Jean-Philippe Tanguy, l’a formulée le 4 décembre dernier dans les colonnes du magazine Elle : « Discriminée toute sa vie à cause de son nom, Marine Le Pen à cette même blessure que les homosexuels. Marine Le Pen est sensible aux difficultés, aux injustices et aux aléas qu’elle a beaucoup subis dans sa vie. Et elle a prouvé par sa résilience et sa force d’âme sa capacité à se redresser […] les personnes homosexuelles ou non, qui ont eu à subir des discriminations, comprendront ma phrase » a-t-il expliqué sur Franceinfo.

On peut raisonnablement douter de la pertinence d’un tel parallèle : peut-on sérieusement mettre sur le même plan la lutte contre l’homophobie et la prétendue discrimination liée à un nom de famille historiquement associé à l’extrême droite française ? Une chose ne souffre aucune discussion : cette affirmation est fausse.

Revenons donc aux faits et «  aux bases ». Figure centrale d’un parti historiquement et structurellement homophobe, raciste et misogyne, Marine Le Pen n’est pas — et n’a jamais été — « la nouvelle Mylène Farmer ».

Voyage en lepénie, en musique.

 

«  J’ai rêvé qu’on pouvait s’aimer ; j’avais rêvé du mot aimer » – Rêver, Mylène Farmer, 1996

 

Dire que Marine Le Pen n’est pas Mylène Farmer, c’est d’abord rappeler pourquoi Marine Le Pen ne comprend pas les homosexuels comme Mylène Farmer, icone queer historique, pardonnez du peu.

Si le Rassemblement national (RN) n’assume plus ouvertement un discours homophobe, s’il place à des postes clés des élus qui ne cachent plus leur homosexualité, si ses porte-parole ne souhaitent publiquement plus lutter contre «  le lobby LGBT », le Rassemblement national (comme hier le Front national) se positionne toujours contre les avancées des droits des personnes LGBTI+.

En France, le Front national a combattu le mariage pour les couples de même sexe, adopté en 2013 dans un contexte d’homophobie débridée, et s’oppose à l’adoption pour les couples homoparentaux.

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Le Front national a toujours combattu le mariage et l’adoption pour les couples de même sexe.

Les cortèges opposés au mariage pour tous étaient d’ailleurs largement fournis en militants et cadres frontistes, dont nombre occupent encore aujourd’hui des postes clés au sein du Rassemblement national. A l’époque, Marine Le Pen s’insurgeait d’ailleurs contre l’existence d’un prétendu «  lobby LGBT ». Après l’adoption de la loi, elle s’était engagée à l’abroger en cas de victoire en 2017, avant d’y renoncer en 2022 sans jamais en assumer clairement le revirement — en 2022.

Le parti, qui prétend aujourd’hui avoir « évolué » sur la question, a d’ailleurs peiné à afficher une position cohérente lors des célébrations des dix ans de la loi instaurant l’égalité entre les couples hétérosexuels et homosexuels. Quand il s’agit de droits humains, le RN avance à reculons.

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Quand il s’agit de droits humains, le RN avance à reculons.
Depuis 2019, les votes de Jordan Bardella, député européen, et donc du Rassemblement national, vont à l’encontre des droits des personnes LGBTI+

Evidemment aujourd’hui, plus question de céder à l’homophobie décomplexée d’un Jean-Marie Le Pen, co-fondateur du Front national[1], qui avait déclaré en 1984 que l’homosexualité est de toute évidence «  une anomalie biologique et sociale » ; qui avait lancé à un militant qui s’opposait à sa présence lors d’un rassemblement en 1997 : « J’vais te faire courir, moi, tu vas voir, le rouquin, là-bas. Hein ? Pédé ! » ; ou avait affirmé devant les militants frontistes lors de l’université d’été du parti en 1995 : « Je confesse qu’il doit y avoir des homosexuels au FN, mais il n’y a pas de folles. Les folles, on les envoie se faire voir ailleurs. »

Publiquement, l’image doit être lisse, la vitrine accueillante. Depuis 2011 et l’arrivée de Marine Le Pen à la présidence du mouvement frontiste, le Rassemblement national serait même devenu «  gay-friendly », dixit le vice-président du parti, Sébastien Chenu. Alors regardons les faits. Car si la vitrine est arc-en-ciel, la boutique reste brune : interdiction des thérapies de conversion, zone de liberté LGBTQI en Europe, dépénalisation universelle de l’homosexualité… Aucun des textes votés ces dernières années au Parlement européen pour faire avancer les droits LGBTI+ n’a été voté par le parti. Dans le détail, depuis 2019, les votes de Jordan Bardella, député européen, et du Rassemblement national, vont à l’encontre des droits des personnes LGBTI+ :

  • Abstention sur la résolution contre la condamnation à mort de l’homosexualité en Ouganda (24 octobre 2019) ;
  • Vote contre la résolution contre les discours de haine envers les personnes LGBTI en Europe (18 décembre 2019) ;
  • Vote contre la résolution proclamant l’Union européenne comme zone de liberté LGBTIQ (11 mars 2021) ;
  • Vote contre la résolution en faveur des droits des personnes LGBTI+ dans l’Union européenne (14 septembre 2021) ;
  • Abstention sur la résolution sur la hausse des crimes de haine contre les personnes LGBTIQ+ (18 avril 2023) ;
  • Absence au vote sur la résolution pour la dépénalisation universelle de l’homosexualité (18 avril 2023) ;
  • Vote contre la résolution législative sur les sujets de parentalité (14 décembre 2023)
  • Vote contre la résolution sur la mise en œuvre de la Stratégie LGBTIQ de l’UE (8 février 2024).

C’est d’ailleurs à l’initiative des Patriotes pour l’Europe, dirigé par Jordan Bardella, et de son allié les Conservateurs et Réformistes européens (ECR) qu’un grand raout de l’internationale homophobe et nationaliste s’est tenu au Parlement européen, à Bruxelles, mardi 3 février. Etaient présents pour y défendre l’impérative lutte contre la «  propagande LGBT » Jay Richards, vice-président de la Heritage Foundation, puissant think tank ultraconservateur et climatosceptique ; Sharon Slater, présidente du lobby chrétien fondamentaliste Family Watch International, qui soutient entre autres que « l’homosexualité est un trouble mental dérivé d’un traumatisme d’enfance » ; Santiago Abascal, leader du parti espagnol d’extrême droite Vox ; ou encore José Antonio Kast, président d’extrême droite élu du Chili.

Plus feutrée, moins affichée, l’homophobie – même tue – n’a pas disparu dans le RN de Marine Le Pen et de Jordan Bardella.

Ce «  Pinkwashing[2] » de façade permet surtout au Rassemblement national de mieux stigmatiser l’islam et l’immigration au nom de la lutte contre l’homophobie et de la défense des droits des personnes LGBTI+.

Rappelons enfin que Marine Le Pen vante régulièrement le modèle hongrois de Viktor Orbán, lequel a interdit la dernière Marche de Fierté et inculpé le maire de Budapest, qui l’avait autorisée. Lequel a également gravé l’interdiction de la reconnaissance administrative de la transidentité dans la Constitution. Lequel censure toute « promotion » de l’homosexualité ou des questions de genre auprès des mineurs. Lequel interdit le mariage pour tous. S’il est compliqué de savoir quelles mesures prendrait le RN s’il arrivait au pouvoir, tout concourt à dessiner un projet ouvertement hostile à l’égalité. Récemment encore, les têtes de liste RN ont refusé de répondre à  une enquête du collectif « L’Index de l’engagement LGBTI+ » visant à comprendre la place qu’occupent les enjeux LGBTI+ dans le débat public local à l’occasion des élections municipales 2026, et les propositions formulées par les différentes listes…

Homophobie intrinsèque et historique, (non) vote sur les textes élargissant les droits, alliés ouvertement LGBTIphobes, nostalgie de l’avant mariage pour tous… Plus feutrée, moins affichée, l’homophobie – même tue – n’a pas disparu dans le RN de Marine Le Pen et de Jordan Bardella. 

«  Qu’on soit des filles de cocktails, belles, qu’on soit des filles des fleurs de poubelles, toutes les mêmes » – Mylène Farmer, XXL, 1995

 

Dire que Marine Le Pen n’est pas Mylène Farmer, c’est ensuite interroger la place que le Rassemblement national assigne aux femmes. Mylène Farmer, icône queer, est également une figure profondément féministe. Les paroles de ses chansons célèbrent l’émancipation, la liberté et l’autonomie – en particulier celles des femmes.

Sur ce point là également, Jean-Philippe Tanguy devra revoir sa copie : non, Marine Le Pen n’est pas soudainement devenue féministe. Et le RN non plus.

Sous la présidence de Jordan Bardella, le Rassemblement national s’efforce d’afficher une proximité avec les femmes. Le 4 mars 2024, sur TF1, il déclarait ainsi : «  Nous devons refuser qu’une seule femme en France puisse un jour s’inquiéter de voir un de ses droits reculer. » La formule est belle, à ceci près que son parti s’est historiquement opposé au droit à l’avortement, notamment. Récemment encore, onze de ses parlementaires ont voté contre sa constitutionnalisation, quand une vingtaine d’autres étaient absents.

Là encore, derrière le verni d’un prétendu engagement pour les droits des femmes se dissimule une instrumentalisation cynique à des fins xénophobes. Car tout, dans les inspirations, les propositions, les votes et les alliances européennes du Rassemblement national, contredit l’idée d’un parti qui agit pour les droits et l’émancipation des femmes.

Au Parlement européen, les votes du Rassemblement national et de Jordan Bardella vont à l’encontre d’un élargissement des droits et de l’égalité, comme le rappelle le collectif Grève féministe :

  • En 2020, le RN se sont opposés à une résolution condamnant la Pologne pour son interdiction presque totale de l’avortement ;
  • En 2021, le RN s’est abstenu sur l’introduction de l’avortement dans la Charte européenne des droits fondamentaux. Jordan Bardella déclarait pourtant «  Nous devons refuser qu’une seule femme en France puisse un jour s’inquiéter de voir un de ses droits reculer », en mars 2024, à l’occasion de la constitutionnalisation du droit à l’IVG en France. Double jeu ? ;
  • En 2022, le RN a voté contre un salaire minimum européen, au prétexte que cette question relève d’une compétence nationale. Une avancée qui concerne pourtant une majorité de femmes ;
  • En 2023, le RN s’est abstenu lors de l’adoption de la Convention d’Istanbul, sur «  la prévention de la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique »… dont l’objectif est de lutter contre les violences sexistes.
Dans le RN de Marine Le Pen, on instrumentalise la cause des femmes, on assigne, on vote contre l’égalité.

En France, le programme du Rassemblement national demeure encore hostile aux droits des femmes, avec des propositions de «  revenus pour mères au foyer », un « droit des femmes à rester chez elles », une « libre répartition du congé parental »…Ces trois propositions reviennent en réalité à assigner les femmes à un rôle maternel.

Sous couvert de défendre les femmes, notamment contre les violences sexistes et sexuelles, le Rassemblement national attise en réalité la haine, en désignant contre toute réalité statistique et factuelle des « étrangers violeurs » comme responsables quasi exclusifs de ces violences.

Pourtant, plus de 90% des victimes de violences sexistes et sexuelles connaissent leur agresseur.

Ça, le RN le sait. Mais ceci lui permet surtout de déployer son argumentaire xénophobe, tout en laissant penser aux hommes qu’ils ne sont en réalité pas racistes, mais féministes, car ils protègent «  leurs femmes ». Une stratégie aujourd’hui relativement documentée. « Le mouvement identitaire a œuvré à étendre l’extrême droite vers les femmes, en investissant le terrain identitaire » expliquait Samuel Bouron dans « Politiser la haine », qui reprend par ailleurs la terminologie de « fémonationalisme[3] » pour décrire ce phénomène. Une manière de rendre « son discours plus audible envers un public féminin », selon Bouron, et d’élargir son influence.

Dans le RN de Marine Le Pen et de Jordan Bardella, on instrumentalise la cause des femmes, on assigne, on vote contre l’égalité. Le Rassemblement national n’a pas changé. Partout où ses alliés sont au pouvoir, les droits des femmes sont en danger. «  Tout n’est qu’un jeu de masques[4] », finalement.

 

« A force d’ignorer la tolérance, nous ne marcherons plus ensemble » – Rêver, Mylène Farmer, 1996

 

Dire que Marine Le Pen n’est pas Mylène Farmer, c’est enfin écouter Mylène Farmer elle-même, et rappeler le refus catégorique de la chanteuse d’être instrumentalisée à des fins politiques – Front national en tête. « Je suis scandalisée d’apprendre que Monsieur Le Pen ait pu utiliser mon image et tromper les gens de cette façon. Je trouve que ce procédé est révoltant. C’est scandaleux et je suis surtout triste, profondément malheureuse, que les gens qui m’aiment bien aient pu penser un instant que je puisse cautionner une telle politique » déclarait-elle en 1995, alors que le Front national de Jean-Marie Le Pen utilisait déjà l’image de la chanteuse, en conviant une sosie dans ses meetings présidentiels.

Jean-Philippe Tanguy devrait mieux écouter Mylène Farmer.

Derrière cette déclaration faussement provocatrice se cache en réalité une stratégie limpide : tenter de séduire les électorats LGBTI+ et féminins en instrumentalisant la défense de leurs droits à des fins xénophobes.

«  Triste, elle est prête à tout, pour rien, pour tout » – Tristana, Mylène Farmer, 1986

 

Ainsi, quoi qu’en dise Jean-Philippe Tanguy, Marine Le Pen — héritière d’une idéologie solidement ancrée à l’extrême droite et d’un parti fondé par des figures ouvertement homophobes, racistes, antisémites et misogynes — ne peut en aucun cas se réclamer d’une vision « mylénienne ». Une vision faite de tolérance, d’inclusion, de liberté, de diversité, de féminisme, de culture queer, d’ouverture et de joie, et surtout de refus de toute assignation, d’étiquettes ou de rôles imposés.

Derrière cette déclaration faussement provocatrice se cache en réalité une stratégie limpide : tenter de séduire les électorats LGBTI+ et féminins en instrumentalisant la défense de leurs droits à des fins xénophobes. Mais les faits sont implacablement têtus. Partout où les alliés de Marine Le Pen et du Rassemblement national gouvernent, les droits des femmes, des personnes LGBTI+ et, plus largement, de toutes les minorités, ne progressent pas. Pire : bien souvent, ils reculent.

« Sans contrefaçon », Marine Le Pen n’est pas Mylène Farmer. Les votes, les propositions, les références idéologiques, les alliances et l’histoire même du parti disent tout ce que le Rassemblement national a été et reste : un danger pour les droits humains.

L’équipe de La République en Commun

 

 

[1] Aux côtés de Jean-Marie le Pen, figuraient notamment les anciens Waffens-SS Pierre Bousquet et Léon Gaultier, des sympathisants néonazis comme François Duprat et des nostalgiques de l’Algérie françaises.

[2] A l’image du «  greenwashing » pour l’écologie, le « pinkwashing » (pink : rose ; washing : blanchiment, au sens moral) est une expression désignant le fait d’instrumentaliser les combats pour les droits LGBTI+ pour se donner une image progressiste, soucieuse d’égalité, sans que cela soit suivi de faits.

[3] Concept développé par Sara Farris pour décrire la convergence entre discours féministes, nationalistes et néolibéraux, qui instrumentalisent les revendications féministes à des fins racistes ou xénophobes.

[4] «  Tout n’est qu’un jeu de masques » – Mylène Farmer, A tout jamais, 2022

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