Le regard est clair, l’expression est précise parfois marquée par un léger sourire. Camilo Castro, 41 ans, nous a reçus chez lui à Toulouse, pour évoquer sa situation d’ancien otage de la dictature de Nicolas Maduro, au Venezuela, durant cinq mois. Il a été libéré en novembre dernier. Depuis, la chute de Maduro ne l’a évidemment pas contrarié. Le professeur de yoga évoque, avec à ses côtés sa mère et son beau-père, soutiens indéfectibles, son retour et surtout le manque de reconnaissance des ex-otages par l’Etat. Il appelle à la mise en place d’un statut d’ex-otage.
Camilo, comment allez-vous après ces longues semaines de détention à la prison Rodeo 1 à Caracas ?
J’ai été otage pendant cinq mois dans des conditions très difficiles. Ce serait très long de vous raconter tout ce que j’ai vécu. On était deux dans une cellule de 2m sur 3. Il n’y avait pas de lit, juste une mousse. C’étaient des conditions dégradantes, dignes d’une dictature. Des toilettes qui débordent, des cafards, des rats. On était enfermé tout le temps avec une demi-heure dehors dans une minuscule courette…
Vous a-t-on dit pourquoi on vous avait arrêté ?
J’étais à la frontière du Venezuela et de la Colombie pour refaire mon visa. Les gardes m’ont juste expliqué qu’ils devaient vérifier quelques petites choses. Ça a été comme ça pendant cinq mois. Après on a évoqué une histoire d’espionnage mais ça n’avait aucun sens. En réalité, j’ai été victime d’une détention complètement arbitraire, d’un enlèvement. Nous n’avions aucune notion du temps, privés de tout contact avec l’extérieur. J’ai passé, par exemple, une semaine dans les sous-sols de la prison dans les bureaux de la DGCIM, qui est l’espèce de Gestapo de là-bas. Je n’ai pas été torturé physiquement comme d’autres mais c’est une torture mentale, un système très pervers sans évidemment pouvoir consulter un avocat. On me demandait de raconter toute mon histoire alors qu’ils la connaissaient déjà…
AGENT DE LA CIA !
Et donc là j’imagine que vous vous demandez ce que vous faites là ?
Très vite, ils m’ont que j’étais un fils de p… d’agent de la CIA. Et beaucoup d’autres choses qui n’avaient vraiment aucun sens. J’ai été interrogé pendant 18 heures avec le polygraphe (détecteur de mensonges) sans interruption. Mon corps a collapsé, la climatisation était poussée à fond et j’étais avec mon seul uniforme de prisonnier. J’ai tenu le coup parce que le corps se met en mode survie. Je pense que mon poumon s’est décollé. Je ne suis pas allé à l’infirmerie parce que mes codétenus m’ont dit que c’était encore pire. J’ai eu très très mal. Et en fait je me suis réparé tout seul. Heureusement, il y avait de solidarité entre les détenus. On improvisait des prières œcuméniques le soir.
Aviez-vous des contacts avec l’extérieur, des nouvelles de vos proches ?
Un détenu m’a dit que sa femme avait lu des choses sur mon cas sur internet. Donc j’ai compris que je n’étais pas seul au monde. Ma maman et mon beau-père, qui ont eu de mes nouvelles autour du 20 juillet, avaient reçu des consignes de silence du Quai d’Orsay. C’est une façon d’étouffer l’affaire. On a attendu le 20 août pour commencer à en parler à la presse. Le premier vrai contact que j’ai eu est la visite consulaire. 30 minutes filmées en présence du directeur de la prison qui circulait autour de nous…
Comment apprenez-vous votre libération ?
Déjà, ça prend plusieurs jours et puis j’ai subi quelques humiliations avant d’être libéré. On m’a mis cagoulé, dans une voiture, en m’expliquant que j’étais transféré. Je suis finalement arrivé à l’ambassade de France à Caracas. Nous avons discuté parce qu’ils ont œuvré pour ma libération.
LE COMBAT POUR LE STATUT
Puis vous avez rapidement pris un vol pour Paris …
J’ai revu ma famille, c’était très émouvant. Le ministre des Affaires étrangères était présent. Nous avons été dans une salle anonyme à l’aéroport d’Orly. On m’a prévenu que les journalistes attendaient ; je n’étais pas prêt du tout à ça… Après 5 mois de détention, mon cerveau n’était pas prêt à ce choc. Je pensais que j’allais être débriefé par les services secrets. Mais rien ne s’est passé. On ne m’a même pas proposé de faire un check-up sur mon état de santé. Je suis donc rentré à Toulouse.
Comment allez-vous ?
Je tiens le coup physiquement même si ça n’est pas facile, j’ai l’estomac en vrac par exemple. Je n’ai pas de CMU pas de suivi psychologique, je dois me débrouiller tout seul.
Vous menez à présent un combat pour que l’Etat reconnaisse votre statut d’otage ?
On reconnaît les victimes du terrorisme, mais pas encore les personnes qui ont été otages. Nous multiplions les démarches, avec l’association SOS Otages, et nous avons écrit au président de la République. Sans réponse encore… En premier lieu, nous souhaitons exprimer notre profonde incompréhension quant à la qualification juridique retenue par le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères concernant notre détention. Le certificat délivré aux victimes d’enlèvement à l’étranger par le MEAE, par diverses entités, mentionne en effet des appellations multiples et hétérogènes :
- otage victime d’enlèvement par un groupe terroriste ;– victime d’enlèvement ;
- otage d’État ;
- détenu arbitraire ;
- détenu ;
Or, ces qualifications ne sont pas neutres. Elles ont des conséquences directes et déterminantes sur la reconnaissance du préjudice subi, l’accès aux droits, les modalités de prise en charge post captivité ainsi que sur les mécanismes d’indemnisation. Nous souhaitons connaître les critères précis guidant ces choix ainsi que les fondements juridiques sur lesquels ils reposent.
Plus largement, cette diversité de qualifications révèle l’absence d’un cadre juridique clair, cohérent et unifié définissant le statut de la détention arbitraire à l’étranger. Les réponses apportées aujourd’hui apparaissent fragmentées, variables selon les situations et parfois discrétionnaires, générant de fait des inégalités de traitement entre victimes placées dans des situations pourtant comparables. Par ailleurs, contrairement aux déclarations publiques réitérées du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, nous constatons l’absence d’un dispositif d’accompagnement structuré, coordonné, équitable et adapté, permettant de garantir un véritable retour à la vie normale des victimes françaises de prises d’otage à l’étranger. Nombre d’entre nous ont vécu, après leur libération, ce que nous qualifions sans exagération de « seconde peine » : isolement social, précarité financière, errance administrative, absence de prise en charge et de suivi médicopsychologique et social. Les victimes se trouvent confrontées à une multiplicité d’interlocuteurs institutionnels, sans coordination suffisante entre les administrations concernées, et sont trop souvent contraintes de porter seules des démarches complexes dans un contexte de grande vulnérabilité. Cette situation, qui a eu parfois des conséquences tragiques pour les ex otages et leurs familles, est indigne de la solidarité que la Nation doit à ses citoyens les plus éprouvés.
Nous tenons à souligner que notre démarche ne vise pas à solliciter un régime d’exception, mais à revendiquer l’instauration de droits clairs, lisibles et opposables. L’absence de statut juridique spécifique place les anciens otages dans une insécurité juridique durable, c’est la raison pour laquelle nous appelons de nos vœux un changement législatif conséquent. Par ailleurs il apparaît indispensable et urgent de mettre en place un dispositif global et pérenne permettant aux anciens otages de se reconstruire durablement sur les plans médical, social, financier et psychologique. Forts de notre expérience et de celle de notre association SOS OTAGES, engagée depuis de nombreuses années auprès des victimes et de leur famille, nous souhaitons être pleinement associés à la conception et à la mise en oeuvre de ce dispositif.