Tribunes

«  François Mitterrand ou cette voix de la France que l’on doit entendre de nouveau »

Publié le 08 janvier 2026
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Tribune de Carole Delga publié sur le site du Nouvel Obs 

«  Nous avons le choix entre la loi de la jungle et celle du droit. Que deviendrait-on si l’on refusait de trancher ? L’alternative est là : entre ceux qui veulent la victoire du droit et ceux qui s’accommodent des décrets de la violence. » Ces paroles ont été prononcées par un président de la République. Non pas l’actuel, hélas, en réaction à l’intervention américaine au Venezuela. Pourtant il aurait pu, il aurait dû rester fidèle à la doctrine diplomatique de la France, en cours depuis le général de Gaulle, tout en condamnant avec la même force le régime autoritaire de Nicolás Maduro.

Ces mots sont ceux de François Mitterrand, en 1990, à la tribune de l’ONU. Ils éclairent, dans le monde tel qu’il est aujourd’hui, l’hommage vibrant que nous devons lui rendre à l’occasion du trentième anniversaire de son décès. Il ne s’agit, ici, ni de droite ni de gauche. Mais bien de la France, de sa parole et de son poids, aujourd’hui et demain, dans une planète mise en péril par les visées brutales des empires américains, russes ou chinois. Une mise en lumière pour moi plus que nécessaire au moment où certains responsables politiques appellent à changer de doctrine, en promettant aux Français un nouvel ordre mondial régi par la loi du plus fort.

C’est toujours dans la tourmente que l’on voit le courage et la détermination des Hommes. François Mitterrand n’a jamais transigé sur les valeurs portées par notre pays sur la scène internationale. Durant ses quatorze années de mandat, son monde n’était pas si différent du nôtre : de l’affrontement Est-Ouest et la peur de l’hiver nucléaire du début des années 1980 à la fin chaotique du bloc soviétique, la guerre en Europe dans l’ex-Yougoslavie, les conflits au Proche et Moyen-Orient, la lente et difficile construction européenne… François Mitterrand a toujours tenu le cap qui a permis à notre pays de faire entendre sa voix, différente, dans le concert mondial, car fondée sur des principes clairs depuis des décennies : l’indépendance nationale, la construction d’une Europe forte et souveraine, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et le droit international, si cher à ses yeux. Car, disait-il, «  pour exclure la raison du plus fort, pour éviter qu’une alliance des puissants n’impose un ordre dans lequel les autres ne se reconnaîtraient pas, je n’ai d’autre réponse que le droit ».

Il y a décidément ceux qui commentent l’actualité et ceux qui font l’Histoire. De la conférence de Cancun où il appelait à un rééquilibrage Nord-Sud au droit d’ingérence humanitaire «  devant certaines situations d’urgence, de détresse ou d’injustices extrêmes » proposé et accepté à l’ONU, de sa visite à Sarajevo en plein conflit à son dernier discours devant le Parlement européen en janvier 1995 où il avait réaffirmé avec force « le nationalisme c’est la guerre et la guerre, ce n’est pas seulement le passé, cela peut être notre avenir », François Mitterrand a fait l’Histoire. Parce qu’il a agi avec vision et cohérence.

Parce qu’il a refusé la dictature de l’instant pour inscrire l’action de la France dans un temps long, notamment au niveau européen. Lui qui affirmait avant son élection en 1981, «  quand l’Europe ouvre la bouche, c’est pour bâiller », aura été l’homme de Verdun tendant une main historique à Helmut Kohl. Le symbole d’un couple franco-allemand décisif car moteur pour l’Union européenne : accélérant la création de la monnaie unique si précieuse aujourd’hui et appelant inlassablement à « une puissance européenne qui passera par la défense et la promotion du droit international » ; car oui, l’une et l’autre sont bien Indissociables.

A l’heure où chaque Français s’inquiète, légitimement, sur le destin de notre monde et la place de notre pays, l’héritage de François Mitterrand est à revisiter. La France, avec son siège permanent au Conseil de Sécurité et son rôle clé en Europe, doit continuer à faire entendre sa voix si singulière. De l’Ukraine au Proche-Orient, de l’Iran au Soudan, de l’Amérique du Sud au Groenland, elle le peut en décidant de rester fidèle à elle-même : universaliste, patrie des droits de l’homme et du citoyen. Et ainsi ne pas se taire ou ne pas omettre, affirmer le respect du droit, travailler pour la paix.

Par Carole Delga

Lire la tribune sur le site du Nouvel Obs