La France s’apprête à examiner un projet de loi visant à interdire l’accès aux réseaux sociaux avant 15 ans, dans le sillage de l’Australie, qui a récemment adopté une législation comparable. Au-delà de la réponse politique immédiate, cette initiative révèle une question plus profonde : comment souhaitons-nous que les générations futures grandissent dans un monde sous influence des plateformes numériques et confronté à l’intelligence artificielle ?
« On veut aller vite »… La formule, employée par la ministre du Numérique, Anne Le Henaff, pour justifier l’annonce d’un projet de loi restreignant l’accès des mineurs aux réseaux sociaux, résume assez bien l’état d’esprit actuel. Celui d’une société confrontée à des transformations technologiques rapides, dont les effets sur la jeunesse apparaissent à la fois massifs, diffus et encore imparfaitement compris. Face aux inquiétudes croissantes des familles, des enseignants et des professionnels de santé, l’urgence politique s’impose comme une réponse à la fois visible et rassurante.
L’exemple australien marque une étape supplémentaire. Depuis fin 2025, les grandes plateformes y sont tenues d’empêcher l’accès aux moins de 16 ans. Pour la première fois à cette échelle, la responsabilité de la protection des mineurs est explicitement déplacée vers les entreprises technologiques elles-mêmes. Ce choix n’est pas anodin. Il acte le fait que les réseaux sociaux ne sont pas de simples espaces neutres d’échange, mais des systèmes complexes, structurés par des algorithmes d’intelligence artificielle, conçus pour orienter l’attention, les interactions et, in fine, les comportements.
La question posée dépasse ainsi largement le débat sur l’âge légal. Elle interroge la manière dont une génération entière est socialisée dans des environnements numériques où la visibilité, la validation sociale et la comparaison permanente s’imposent très tôt comme des normes. Grandir aujourd’hui, c’est apprendre à se construire sous le regard de systèmes automatisés qui sélectionnent, hiérarchisent et amplifient les contenus. Cette médiation algorithmique, discrète mais constante, façonne des rapports au temps, aux autres et à soi-même dont les effets à long terme restent largement inconnus.
Les arguments sanitaires et psychologiques avancés pour justifier une interdiction ne sont pas infondés. Ils mettent en lumière des fragilités réelles, accentuées par des modèles économiques fondés sur la captation de l’attention. Mais l’interdiction soulève à son tour d’autres interrogations. Peut-on durablement protéger avec un simple seuil d’âge dans cet univers numérique sans frontières ? Comment éviter que la régulation d’aujourd’hui ne soit contournée demain, ou rendue obsolète par l’évolution rapide des technologies les plus immersives ?
Plus fondamentalement, cette séquence législative questionne notre capacité à penser le cadre de développement des enfants dans une société désormais « algorithmique ». Car l’enjeu réel n’est pas seulement l’accès aux réseaux sociaux, mais la qualité des environnements numériques dans lesquels les jeunes entreront, tôt ou tard. À 15 ans, à 16 ans ou plus tard encore, ils seront confrontés à des systèmes toujours plus personnalisés, prédictifs et intégrés à la vie quotidienne.
Dès lors, la question devient prospective : voulons-nous laisser ces environnements évoluer principalement selon des logiques de marché et d’optimisation algorithmique, ou souhaitons-nous en définir collectivement les garde-fous, les objectifs et les valeurs ? L’intelligence artificielle devenir un outil de protection, d’accompagnement et d’éducation, tout autant qu’un facteur d’amplification des vulnérabilités. Tout dépendra des choix opérés aujourd’hui.
L’initiative française, comme celle de l’Australie, ne constitue donc pas une fin en soi, mais un point de départ. Elle invite à déplacer le regard, de la gestion de l’urgence vers une réflexion de long terme. Protéger la jeunesse, ce n’est pas seulement restreindre l’accès à certains outils, c’est penser les conditions d’un apprentissage progressif du numérique, de l’esprit critique et de la relation aux technologies intelligentes.
En ce sens, le débat actuel dépasse largement la question des réseaux sociaux. Il engage notre vision de l’avenir. Il engage notre système scolaire qui n’a pas suffisamment évolué pour donner les clés de compréhension de ce monde de moins en moins virtuel. Il engage une société capable d’anticiper les effets de ses innovations sur les générations à venir, et de reconnaître que la manière dont nous encadrons aujourd’hui les technologies façonnera, silencieusement mais durablement, les citoyens de demain.
L’équipe de La République en Commun