Le chiffre fait froid dans le dos. Selon un testing, mené par SOS Racisme, près d’une agence immobilière sur deux pratique des discriminations massives en refusant des locataires « non européens ». Dominique Sopo, Président de Sos Racisme, décrypte un phénomène aussi inacceptable qu’illégal.
Pour quelles raisons avez-vous souhaité réaliser de nouveaux testings après ceux de 2018 et 2022 ?
Nous avions effectivement déjà rendu publics les premiers testings de 2018 et 2022. Les retours de terrain que nous avions n’étant pas terribles, on a décidé de recommencer. Et les résultats ne sont pas bons.
On constate que près d’une agence immobilière sur deux participe d’une logique de discrimination en acceptant de filtrer les candidats selon leur origine, c’est-à-dire en évitant les personnes d’origine africaine, subsaharienne et en leur préférant des candidats de type européen.
Encore une fois, une agence sur deux se comporte mal. Les agents connaissent la loi mais la contournent volontairement en faisant bien attention de ne pas laisser de trace écrite et en utilisant des prétextes fallacieux, comme « dossier incomplet » pour écarter les personnes indésirables. On voit bien qu’il y a une claire conscience de l’illégalité de ces comportements. Mais comme les condamnations sont très rares, ça continue !
Vous attendiez-vous à de tels résultats?
Les choses n’ont pas progressé dans le bon sens depuis 2022 et c’est très préoccupant. Les autorités avaient assuré que des formations, que nous avions réussi à rendre obligatoires, seraient conduites auprès des professionnels. Nous avons constaté, hélas, que ces formations n’avaient pas été suivies ou de façon imparfaite, en visio par exemple. Elles n’étaient pas toutes de bonne qualité ce qui n’a pas aidé à déconstruire les stéréotypes et les préjugés contre lesquels nous devons lutter.
Peut-on parler de banalisation de la discrimination ?
Clairement. Nous vivons dans une ambiance politique, de débats publics et médiatiques, dans lesquels on observe des partis politiques, des intellectuels, des influenceurs, des médias qui portent des idées peu propices pour faire reculer les discriminations. Des groupes ethniques, des immigrés, des enfants, des noirs, des arabes ou des musulmans se font quotidiennement insulter ou en tout cas font l’objet de discours malveillants et sont présentés comme des dangers. Il ne faut donc pas s’étonner des conséquences… Il règne, en quelque sorte, une sale ambiance . Et on a un parti, le Rassemblement national, qui est présenté et traité avec beaucoup de complaisance dans beaucoup trop d’espaces médiatiques. Le RN est simplement porteur, je le rappelle, de la préférence nationale.
La discrimination, par la préférence nationale, c’est une préférence raciste. Elle vise à dire qu’il y a des personnes qui seraient plus légitimes pour profiter des opportunités de la société française et d’autres non, ou beaucoup moins.
Qu’attendez-vous des autorités politiques et judiciaires pour contrecarrer ce phénomène qui ne faiblit pas ?
En 2023, sur 656 mis en cause, 5 condamnations seulement ; selon la Commission nationale consultative des droits de l’homme, 97 % des victimes ne portent pas plainte, faute de preuves et en raison du coût des recours. SOS Racisme appelle à des actes politiques forts, au-delà des condamnations symboliques, pour faire de la lutte contre les discriminations au logement une priorité républicaine.
On veut que la lutte contre le racisme et les discriminations raciales soit à nouveau au cœur de l’action des pouvoirs publics. On voit bien aujourd’hui que c’est le parent pauvre de l’action publique. On ne peut pas lutter contre les discriminations raciales si on n’a pas une mobilisation générale de l’ensemble des secteurs ministériels et des administrations. L’effectivité de la promesse républicaine d’égalité est en jeu et il convient que chacun se mobilise.
Les discriminations dans l’accès à l’immobilier doivent préoccuper le ministère du Logement. On parle d’une loi qui n’est pas appliquée, c’est la question du ministère de la Justice.
Tout cela devrait entraîner des prises de parole fortes du président de la République, du Premier ministre, des responsables politiques, des présidents des assemblées. Si on nie le problème, si on n’en parle pas, il ne faut pas s’étonner qu’il ne soit pas résolu. Et c’est la promesse républicaine qu’on bafoue…