Témoignages

Samuel thomas : «  Le racisme et l’antisémitisme ne sont ni marginaux ni résiduels en France »

Publié le 13 avril 2026
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Une récente étude de l’IFOP pour la LICRA permet de disposer d’une cartographie exhaustive de l’exposition des Français aux comportements racistes selon leur appartenance ethnique et religieuse. Une étude sans équivalent par son ampleur, puisque plus de 14 000 personnes ont été sondées. Samuel Thomas, Président de la Maison des Potes, expert de la lutte contre le racisme et l’antisémitisme, décrypte cette étude.

Que vous inspire, en tant qu’acteur majeur de la lutte contre le racisme et l’antisémitisme les résultats de l’étude de l’IFOP et de la LICRA ?

Les résultats de l’étude IFOP/LICRA sont d’abord un choc par leur ampleur, mais pas une surprise sur le fond. Quand 46 % des personnes interrogées déclarent avoir déjà subi au cours de leur vie une agression ou une discrimination à caractère raciste, et quand 24 % disent avoir vécu un comportement raciste au cours des cinq dernières années, cela confirme que le racisme et l’antisémitisme ne sont ni marginaux ni résiduels en France. Ils traversent la vie sociale ordinaire, et ils produisent des effets profonds sur les trajectoires de vie, la santé mentale et le rapport aux institutions. L’étude montre aussi que cette exposition est très inégalitaire : elle atteint 80 % chez les personnes perçues comme noires, 80 % chez les personnes juives et 79 % chez les musulmans. Nous sommes donc face à un phénomène massif, mais aussi hiérarchisé, qui frappe davantage certaines minorités visibles ou religieuses.

Ce qui frappe dans cette étude, ce n’est pas seulement l’ampleur du phénomène, c’est aussi le contexte dans lequel il s’inscrit. On ne peut pas analyser ces chiffres indépendamment du climat politique et médiatique actuel.

Depuis plusieurs années, on assiste à une banalisation progressive de discours qui désignent, hiérarchisent et stigmatisent une partie de la population en fonction de leur origine, de leur religion ou de leur couleur de peau. Cette banalisation est portée à la fois par une partie de l’extrême droite politique, notamment autour des thèses de la “préférence nationale”, mais aussi par certains espaces médiatiques où les provocations et les discours de dénigrement se répètent quotidiennement.

Ce que montre l’étude, c’est que ces discours ne restent pas sans effet. Ils contribuent à créer un climat dans lequel des comportements racistes deviennent plus fréquents, plus assumés, et parfois perçus comme légitimes. Et ce sont toujours les mêmes populations qui en paient le prix : en particulier les personnes perçues comme noires, arabes ou musulmanes, qui sont les plus exposées selon les données.

Autrement dit, il ne s’agit pas seulement d’un phénomène social spontané. C’est aussi le produit d’un environnement politique et médiatique qui, lorsqu’il banalise la stigmatisation, finit par produire des passages à l’acte dans la société.

 

UNE DISCRIMINATION DIFFICILE À PROUVER

 

L’école et le travail apparaissent comme les lieux les plus exposés. Cela vous surprend-t-il ?

Non, cela ne me surprend pas. Ce sont précisément les deux espaces où la République promet l’égalité des chances, la dignité et l’émancipation. Quand l’étude révèle que 11 % des personnes interrogées ont subi des discriminations dans un établissement scolaire ou une formation, et 10 % sur leur lieu de travail, cela signifie que les deux grands piliers de la méritocratie républicaine sont mis en défaut. Plus grave encore, ces discriminations ont des conséquences concrètes : 18 % des victimes de discriminations scolaires ont déjà changé d’établissement, et 26 % des personnes discriminées au travail ont déjà changé de lieu de travail. Cela veut dire que le racisme ne se contente pas d’humilier ; il réoriente des parcours scolaires, professionnels et donc des vies entières.

Cette étude montre que le racisme n’est pas seulement une violence faite à certaines personnes ; c’est une force de désagrégation sociale. La réponse doit donc être à la fois éducative, juridique, sociale et politique.
Samuel Thomas, Président de la Maison des Potes, expert de la lutte contre le racisme et l’antisémitisme

Comment expliquer que les victimes n’aillent que très rarement au bout de leurs plaintes ?

Si les victimes vont rarement au bout de leurs plaintes, c’est d’abord parce que la discrimination est difficile à prouver, surtout quand elle se manifeste par une accumulation de refus, de signaux, d’évitements ou de traitements différenciés. Il y a ensuite la fatigue psychologique : quand on subit déjà l’humiliation, il faut encore trouver l’énergie de raconter, documenter, relancer, attendre. Beaucoup renoncent parce qu’elles pensent que cela ne servira à rien, ou parce qu’elles craignent des représailles dans leur école, leur entreprise ou leur quartier. L’étude montre d’ailleurs que le racisme produit de l’évitement et de la défiance institutionnelle : 52 % des victimes disent avoir adopté au moins un comportement d’évitement, 21 % ressentent une forte défiance à l’égard des institutions publiques, et parmi les personnes estimant avoir été traitées injustement par la police, 23 % ont déjà renoncé à se rendre dans un commissariat alors qu’elles en avaient besoin. On ne peut pas demander à des victimes de faire confiance à des institutions dont elles se sentent déjà éloignées ou mal protégées.

On ne peut pas expliquer la faiblesse du nombre de plaintes uniquement par le comportement des victimes. C’est une erreur d’analyse. Les infractions à caractère raciste ne sont pas des litiges privés : ce sont des atteintes à l’ordre public et à la cohésion nationale. À ce titre, elles relèvent pleinement de la responsabilité du ministère public.

Autrement dit, ce n’est pas seulement aux victimes de porter ces affaires.

C’est aux procureurs de la République de se saisir des faits, dès lors qu’ils sont connus — qu’ils soient révélés dans les médias, sur les réseaux sociaux, ou signalés par des témoins, des associations ou des institutions.

Dans d’autres domaines, comme le trafic de stupéfiants, on ne demande pas aux victimes d’organiser elles-mêmes la réponse pénale. L’État mobilise ses services, déclenche des enquêtes et poursuit. Sur le racisme, cette logique reste encore trop limitée. Ce que l’on observe, c’est une mobilisation insuffisante des parquets, des services d’enquête et, dans le monde du travail, des corps de contrôle.

Et cette faiblesse structurelle produit un effet direct : elle décourage les victimes. D’ailleurs, l’étude le montre clairement : une partie des victimes développe une méfiance à l’égard des institutions, et adopte des stratégies d’évitement plutôt que de recours.

Donc la question n’est pas seulement : “Pourquoi les victimes ne portent pas plainte ?” La vraie question est : pourquoi la réponse publique reste-t-elle insuffisamment mobilisée face à ces infractions ?

 

PHÉNOMÈNE D’EXPATRIATION

 

On remarque chez les Juifs et les Musulmans un phénomène d’expatriation de plus en plus fort. Vous surprend-t-il ?

Le phénomène d’expatriation ou, plus exactement, de tentation du départ, n’est malheureusement pas surprenant. Il est même l’un des enseignements les plus graves de cette étude. Quand 22 % des victimes d’agressions ou de discriminations raciales disent avoir déjà envisagé de quitter la France, ce n’est pas un simple état d’âme : c’est le signe d’une rupture de confiance. Et lorsque ce taux monte à 55 % chez les victimes juives et à 46 % chez les musulmans, il faut entendre ce que cela dit de l’état du pacte républicain pour ces groupes. L’étude montre aussi que cette tentation du départ s’inscrit dans une chaîne plus large : éviter certains lieux, dissimuler des signes identitaires, changer d’établissement, changer de travail, déménager. Le départ à l’étranger est souvent l’ultime étape d’un long processus de repli contraint.

Plus globalement, quelles pistes d’action préconisez-vous pour lutte contre ces phénomènes de racisme et d’antisémitisme ?

Pour lutter contre ces phénomènes, il faut sortir des seules déclarations de principe et bâtir une politique publique beaucoup plus concrète, structurée et évaluée. D’abord, il faut renforcer massivement la prévention à l’école, la formation des enseignants, la capacité à détecter, signaler et traiter les faits. Ensuite, dans le monde du travail, il faut généraliser les formations sérieuses, les testings, les mécanismes de preuve et les sanctions effectives contre les employeurs ou structures fautives. Il faut aussi améliorer l’accueil, l’accompagnement juridique et psychologique des victimes, car on ne combattra pas l’impunité sans sécuriser celles et ceux qui dénoncent.

Si l’on considère – à juste titre – que la réponse pénale est la priorité pour mettre un coup d’arrêt aux actes et aux propos racistes, alors il faut en tirer toutes les conséquences.

Cela suppose de donner des moyens réels et durables aux associations de lutte contre le racisme, l’antisémitisme et les discriminations, pour qu’elles puissent jouer pleinement leur rôle dans la chaîne judiciaire. Car aujourd’hui, ce sont elles qui rendent possible, concrètement, la mobilisation de la justice. Une réponse pénale efficace face au racisme passe à la fois par une mobilisation accrue des institutions et par un soutien prioritaire à celles et ceux qui, sur le terrain, rendent cette justice possible.

Enfin, il faut travailler sur la confiance institutionnelle : police, administration, école, justice. Tant qu’une partie des citoyens considérera que les institutions minimisent, relativisent ou compliquent la reconnaissance du racisme et de l’antisémitisme, nous resterons dans une lutte incomplète. Cette étude montre que le racisme n’est pas seulement une violence faite à certaines personnes ; c’est une force de désagrégation sociale. La réponse doit donc être à la fois éducative, juridique, sociale et politique.

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