Le Rassemblement national se présente aujourd’hui comme un parti « normalisé », respectueux des institutions démocratiques. Pourtant, l’histoire des droites radicales et l’analyse de ses propositions institutionnelles invitent à regarder de plus près ce que signifierait réellement son arrivée au pouvoir.
L’extrême droite n’est pas une simple variation idéologique au sein du débat démocratique. Dans l’histoire comme dans le présent, elle porte un projet politique qui entre en tension avec les fondements mêmes de la démocratie libérale : l’égalité des citoyens, le pluralisme politique, l’État de droit et la protection des libertés publiques.
Les historiens du fascisme ont largement documenté cette dynamique, à l’image de l’américain Robert Paxton, qui a rappelé que les régimes fascistes ne détruisaient pas toujours la démocratie d’un coup d’état brutal. Ils s’installent souvent progressivement, en utilisant d’abord les mécanismes légaux pour accéder au pouvoir avant de transformer les institutions de l’intérieur. L’Italie de Benito Mussolini en 1922 et l’Allemagne d’Adolf Hitler en 1933 sont les plus récentes et connues des illustrations de ce processus. Toutes deux arrivent au pouvoir dans un cadre institutionnel existant, avant de neutraliser progressivement l’opposition politique, de restreindre la liberté de la presse et de concentrer les pouvoirs exécutifs.
Cette dynamique n’appartient pas uniquement au passé. Les politistes Steven Levitsky et Daniel Ziblatt ont montré dans How Democracies Die (Harvard University Press, 2018) que les démocraties contemporaines mouraient désormais rarement par des coups d’état militaires. Elles s’érodent le plus souvent de manière progressive, lorsque des dirigeants élus affaiblissent les contre-pouvoirs, contestent la légitimité des opposants et remettent en cause les règles institutionnelles.
A travers plusieurs exemples contemporains, de la Hongrie de Viktor Orbán, à l’Italie de Giorgia Meloni, en passant par la Pologne du parti Droit et Justice, ces évolutions illustrent ce que certains politologues qualifient de « démocraties illibérales », où les élections continuent d’exister, mais où les garanties institutionnelles de l’État de droit sont progressivement affaiblies.
Les travaux de l’historien Timothy Snyder ont également montré combien les institutions démocratiques peuvent se fragiliser lorsque les normes politiques fondamentales cessent d’être respectées. L’attaque du Capitole à Washington le 6 janvier 2021 constitue à cet égard un événement sans précédent dans l’histoire politique récente des États-Unis, en contestant, pour la première fois depuis plus d’un siècle, la transition pacifique du pouvoir.
Une autre constante des mouvements d’extrême droite réside dans la construction d’ennemis intérieurs. L’historien Zeev Sternhell a, lui, démontré comment ces mouvements s’organisent souvent autour d’un récit national exclusif opposant un « peuple authentique » à des groupes désignés comme responsables du déclin national : minorités, immigrés, élites intellectuelles, pratiquants d’une religion, journalistes ou institutions internationales. Cette logique contribue à délégitimer certaines catégories de citoyens et à fragiliser le principe d’égalité politique qui constitue le fondement des démocraties modernes.
Autre levier classique des extrêmes droites du monde entier : la banalisation. Le politologue Cas Mudde souligne que les idées d’extrême droite ne progressent pas uniquement par radicalisation, mais aussi par normalisation. Les propositions autrefois marginales deviennent progressivement acceptables dans le débat public, notamment dans des contextes de crise économique, sociale ou identitaire.
Les données internationales confirment le recul de nos modèles démocratiques au bénéfice d’idées plus radicales. Les rapports du V-Dem Institute et de Freedom House indiquent qu’après plusieurs décennies d’expansion démocratique, le nombre de démocraties libérales recule dans le monde depuis le milieu des années 2000.
La France n’est pas, pour l’heure, dans une situation comparable à ces régimes. Ses institutions, son système judiciaire et sa tradition républicaine constituent encore des garde-fous solides. Cependant, l’histoire politique du pays rappelle que les démocraties ne sont jamais immunisées contre les dynamiques de radicalisation politique. La crise de la IIIe République dans les années 1930, marquée par les ligues nationalistes et les violences politiques, illustre combien les institutions peuvent être violemment bousculées lorsque la défiance démocratique s’installe.
Dans ce contexte, la progression électorale du Rassemblement national appelle une analyse attentive. Plusieurs propositions portées par le parti impliqueraient des révisions constitutionnelles importantes, notamment en matière de primauté du droit national sur le droit européen. Or, l’histoire institutionnelle européenne montre que la remise en cause des mécanismes juridiques supranationaux constitue souvent l’une des premières étapes des stratégies de « démocratie illibérale » observées dans certains pays d’Europe centrale.
Dans How Democracies Die, les politistes Steven Levitsky et Daniel Ziblatt rappellent aussi que les institutions démocratiques reposent non seulement sur des règles formelles, mais également sur des normes politiques informelles. Lorsque ces normes s’affaiblissent, les démocraties peuvent progressivement se transformer sans pour autant disparaître immédiatement.
Le RN : un danger pour la démocratie
Un peu partout dans le monde, nous voyons des démocraties fragilisées par l’arrivée au pouvoir de dirigeants populistes, démagogues ou nationalistes. Ces forces politiques accèdent au pouvoir par les urnes, mais utilisent ensuite les mécanismes mêmes de la démocratie pour en détourner l’esprit. Une fois installés, ils s’emploient à restreindre progressivement les droits et les libertés, à affaiblir les contre-pouvoirs et à redéfinir les règles du jeu institutionnel à leur avantage.
L’histoire récente montre que les gouvernements d’extrême droite abîment la démocratie de manière méthodique. Ils censurent ou marginalisent les oppositions, exercent des pressions sur la presse indépendante, fragilisent la société civile et cherchent à mettre la justice sous tutelle politique. Ces transformations ne se produisent pas toujours brutalement : elles avancent souvent par petites touches, par réformes successives, jusqu’à ce que l’équilibre démocratique se trouve profondément altéré.
Dans ce contexte, il faut prendre au sérieux les projets institutionnels portés par le Rassemblement national. Marine Le Pen a ainsi évoqué l’idée d’une « Cinquième République bis », une refonte du système politique dans laquelle le recours au référendum serait largement généralisé et la Constitution modifiée pour y inscrire la « priorité nationale », avatar de la vieille idée de « préférence nationale ». Un projet politique qui remettrait en cause des principes fondamentaux de notre droit, à commencer par l’égalité entre les citoyens.
Car la conception du peuple portée par l’extrême droite n’est pas celle de la République. Dans la tradition républicaine, le peuple est une communauté politique fondée sur la citoyenneté et l’égalité des droits. Chez Marine Le Pen et Jordan Bardella, au contraire, il tend à devenir une communauté restreinte, définie par l’origine, l’identité ou la nationalité. Ceux qui n’entrent pas dans cette définition sont relégués à la marge, parfois explicitement désignés comme des adversaires ou des menaces.
Si certains responsables du Rassemblement national disent aujourd’hui « se moquer » de la manière dont Vladimir Poutine exerce le pouvoir, cette désinvolture devrait nous alerter. Elle invite à s’interroger sur ce que pourrait être, concrètement, la gouvernance du Rassemblement national : Quelle place resterait-il pour la contradiction démocratique – presse en premier lieu ? Quelle indépendance pour les institutions chargées de contrôler l’exécutif ?
L’expérience internationale – de Trump à Orban – montre que les gouvernements d’extrême droite utilisent souvent les outils que leur offre la démocratie pour affaiblir progressivement tous les garde-fous : parlement, justice, médias, autorités indépendantes. Une fois ces contre-pouvoirs affaiblis, la mise en œuvre d’un agenda autoritaire devient plus facile — et le retour en arrière beaucoup plus difficile.
Comme l’écrivait l’historien Tony Judt, « la mémoire du XXᵉ siècle constitue l’un des principaux remparts contre la répétition des catastrophes politiques ». L’histoire européenne rappelle que les démocraties disparaissent rarement du jour au lendemain. La question posée aux démocraties contemporaines n’est donc pas seulement celle de la compétition électorale entre partis, mais celle de la capacité des institutions à préserver les principes fondamentaux qui rendent cette compétition possible. C’est pourquoi la vigilance démocratique est la condition même de la préservation de nos libertés.
L’équipe de La République en Commun